Une constatation, d'abord, qui constitue une lapalissade, mais qu'il n'est nullement superflu de rappeler, le plus souvent possible, à la mémoire des Libanais: la pression des armes du Hezbollah, le chantage milicien exercé en permanence - dans la pratique quasi quotidienne, ou ne fût-ce que potentiellement - par l'allié de Téhéran, le chantage à un éventuel « remake » du 7 mai 2008, représentent un paramètre de taille qui fausse d'entrée de jeu toute la donne politique et l'ensemble des rapports interlibanais sur la scène locale. Comme dans le jeu de stratégie Diplomacy ou comme c'est le cas dans des domaines de la physique ou de la chimie, un facteur supplémentaire qui intervient dans un rapport de force déterminé fait évoluer la situation ou le système dans un sens ou dans un autre. Il s'agit là d'une loi mathématique et physique imparable. Sauf que l'effet dudit facteur supplémentaire est, à terme, éphémère. Il pourrait être facilement neutralisé, ou tout au moins largement atténué en prélude à sa neutralisation, lorsqu'un autre paramètre entre à son tour en jeu.
Il en est de même pour l'avantage que s'est forgé le Hezbollah au fil des ans dans ses rapports avec les autres factions libanaises. Parce que cet avantage est fondé dans une très large mesure sur la force militaire et sur la seule puissance financière, il est par essence même éphémère. Il est tributaire d'un équilibre de forces qui, dans une conjoncture aussi mouvante que celle du Moyen-Orient, peut basculer en un très court laps de temps. Les précédents à cet égard, dans le cas bien spécifique du Liban, sont particulièrement significatifs et riches en leçons. Que l'on s'en souvienne, en se livrant à un rapide survol des principales phases de la crise libanaise, depuis la fin des années 60...
Dans le sillage du funeste accord du Caire conclu en 1969 sous la pression militaire, l'OLP s'est taillé sur la scène libanaise une influence politique et un statut incontournable d'État dans l'État qui rognait lentement mais sûrement l'autorité du pouvoir central. Axant sa stratégie sur l'utilisation (dans le sens vil du terme) du Liban comme champ de manœuvres et tremplin politico-militaire pour s'imposer comme une pièce maîtresse sur l'échiquier régional, la centrale palestinienne a limité la nature de ses liens avec les Libanais à la seule logique du rapport de force militaire et financier, en jouant sur les contradictions internes, sans prendre la peine et sans se donner le temps de forger de solides relations de confiance et de coopération équilibrée avec les diverses composantes locales. L'édifice de cette influence palestinienne sans partage, dans le quotidien des Libanais, s'est écroulé en quelques semaines comme un château de cartes lorsque le vent a tourné en 1982. Ce cas de figure s'applique d'ailleurs aussi bien aux diverses milices libanaises dont le pouvoir de fait accompli dans leur zone territoriale respective qu'elles s'étaient taillé à leur mesure depuis le début de la guerre a été rapidement laminé lorsque la donne locale et régionalo-internationale a été bouleversée.
Idem dans le cas de la tutelle syrienne. Parce que le régime de Damas n'a conçu ses relations avec le Liban que sous le seul angle de l'occupation militaire, des manigances des services de renseignements et des combines mafieuses et clientélistes, le rôle prépondérant, et pratiquement sans partage, de la Syrie au pays du Cèdre a été balayé en quelques semaines à la faveur d'un rapide changement de conjoncture. Face à cette expérience syrienne, on ne peut s'empêcher d'établir le parallèle avec l'exemple européen, même si la comparaison paraît, à l'évidence, quelque peu naïve du fait des réalités sociohistoriques, et surtout culturelles (au sens large du terme), peu comparables. Si les liens entre la France et l'Allemagne, et les liens intereuropéens en général, sont parvenus à leur stade actuel, c'est parce qu'ils ont été fondés, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, non pas sur la logique exclusive d'un simple rapport de force, mais plutôt sur une base solide et pérenne édifiée sur des relations de confiance, sur des intérêts communs bien compris et équilibrés, sur une volonté conjointe de construire ensemble l'avenir, et non pas de tenter d'imposer son diktat à l'autre.
Pour en revenir au cas spécifique de la crise actuelle qui ébranle le pays, le Hezbollah - et ce qu'il représente - ne saurait échapper à la règle générale, à la loi physique, précédemment exposée. L'influence prépondérante que l'allié de Téhéran a réussi à se forger sur la scène locale ne saurait constituer une base solide pour la construction d'un avenir stable avec ses partenaires nationaux car elle est, précisément, fondée sur un rapport de force militaire et sur un soutien extérieur quasiment sans limites, lesquels ne sauraient être, par définition, durables. Lorsque Samir Geagea appelle Hassan Nasrallah à une « entente » réelle pour « préserver tous les Libanais », cela implique implicitement que c'est le partage de valeurs communes et la définition d'une vision conjointe de la mission du Liban, dans le cadre d'un État rassembleur et d'une patrie définitive pour tous ses fils (sous le slogan « Liban d'abord »), qui constituent la seule garantie des droits de toutes les composantes sociales du pays et la seule voie possible pour bâtir des relations équilibrées et solides entre Libanais. Encore faut-il, toutefois, que le Hezbollah soit véritablement soucieux des intérêts de sa communauté au Liban plutôt que de ceux de son mentor régional aux appétits stratégiques transnationaux visiblement insatiables.

