Il ne s'agit là, vraisemblablement, que de quelques exemples mettant en relief l'étendue de la présence du Hezbollah à l'étranger et donc le caractère par essence transnational et extraterritorial de son projet politique. Cette dimension régionale, voire internationale, en vient à reléguer au second plan l'aspect purement libanais de l'action du parti chiite. Pour le directoire du Hezbollah, la lutte jusqu'au-boutiste contre Israël et les États-Unis, qualifiés de « Grand Satan », et par extension contre les puissances occidentales d'une manière globale, est au cœur même du projet de la formation pro-iranienne. Elle constitue sa raison d'être, son réservoir d'oxygène, et l'on pourrait même dire son « fonds de commerce » politique.
Ce combat représente la pierre angulaire de la doctrine idéologico-religieuse du parti de Dieu. Et dans cette optique, il ne connaît pas de frontières et s'inscrit dans une logique supranationale, dépassant le cadre étroit des patries, le seul schéma jugé valable étant la « oumma », perçue comme l'espace géopolitique de l'islam et du pouvoir islamique transcendant la notion d'État-nation. De ce fait, la réalité libanaise n'est qu'une simple pièce du grand puzzle que représente le vaste projet politique non pas uniquement du Hezbollah, mais surtout du régime de la République islamique iranienne. Rien d'étonnant, par voie de conséquence, que l'allié libanais de Téhéran n'épargne aucun effort pour implanter un peu partout dans la région, et si possible dans le monde, des réseaux actifs et des circuits de financement là où le terrain et les réalités socio-culturelles s'y prêtent.
La littérature politique du Hezbollah illustre parfaitement cette dimension transnationale. Et encore une fois, l'ouvrage-clé du « numéro deux » du parti chiite, cheikh Naïm Kassem, sur le Hezbollah, sa structure, son historique et sa doctrine (aux éditions Dar el-Hadi) est particulièrement riche en enseignements. Cheikh Kassem souligne ainsi (page 262) la nécessité de « consacrer la cause palestinienne comme la cause centrale de la oumma et de mobiliser, pour la réalisation de cet objectif, toutes les potentialités financières, médiatiques, culturelles, politiques et militaires ». « Les Arabes et les musulmans, ajoute Naïm Kassem (page 261) ont la responsabilité d'assurer le soutien et l'aide à Jérusalem et à la Palestine. Il s'agit là d'un devoir religieux visant à préserver les lieux saints et à s'opposer à l'oppression et à l'occupation. »
La notion de « devoir religieux » dans la lutte contre Israël et les États-Unis est fondée sur le devoir du « jihad » et la glorification du martyre pour servir la volonté du Tout-Puissant. Mais il ressort des écrits de cheikh Kassem que le projet du Hezbollah ne se limite nullement à la lutte contre l'État sioniste. Il souligne ainsi à cet égard (page 143) : « L'action du parti ne se limite pas à la résistance contre l'occupation en tant qu'objectif ultime. La résistance constitue, certes, la principale expression et la priorité des agissements du Hezbollah, mais l'action du parti porte en elle un projet exhaustif fondé sur sa vision islamique de l'action sur la scène libanaise, de même que ce projet aborde les causes régionales du fait de leur lien avec les développements au Liban, ce qui implique des charges pour le parti en raison de sa foi et de ses responsabilités légitimes. »
Cette extension transnationale de l'activité du Hezbollah aurait pu ne concerner que le parti chiite, son directoire et ses partisans si elle n'entraînait pas dans son sillage, au niveau des retombées, l'ensemble du pays et de la population libanaise. À titre d'exemple, non moins de 130 mille Libanais, dont 30 000 chiites, travaillent aux Émirats arabes unis. Par voie de conséquence, mettre en place des réseaux militants et financiers perçus par les autorités en place comme une menace pour la sécurité nationale ne manquerait pas de se répercuter négativement sur l'ensemble de la communauté libanaise, laquelle à la longue finit par susciter un sentiment chronique de suspicion. Bien au-delà de ce cas précis et ponctuel, les Libanais sont malheureusement « bien » placés pour prendre conscience de l'impact désastreux que des projets subversifs transnationaux peuvent avoir sur l'ensemble de la population. Faut-il rappeler que c'est en raison de tels projets extraterritoriaux, décidés de manière unilatérale et s'en prenant pratiquement au monde entier que les Libanais sont considérés partout comme suspects, qu'ils sont perçus comme le loup blanc, et qu'ils sont, de ce fait, contraints de subir épreuves et humiliations pour obtenir un visa ou pour effectuer ne fût-ce qu'un court séjour dans la plupart des pays, arabes ou occidentaux ?
Et cerise sur le gâteau, pour le Hezbollah, aborder le problème posé par son arsenal militaire ou par son allégeance absolue au guide suprême de la révolution iranienne (et là aussi le livre de Naïm Kassem est on ne peut plus explicite) est un sujet tabou. De sorte que c'est tout le pays et l'ensemble des Libanais qui sont pratiquement pris en otages de manœuvres géopolitiques dont le seul maître et décideur, pour tout ce qui touche aux grandes options d'ordre stratégique, est l'homme fort du régime iranien. Mais cette extension transnationale du projet du Hezbollah risque d'être, à terme, une arme à double tranchant. Elle constitue une démonstration de force, mais dans le même temps, elle pourrait aussi accroître sensiblement la vulnérabilité du parti de Dieu. Un peu, par extension, comme le sort de la grenouille de la fable de La Fontaine qui se veut faire aussi grosse que le bœuf ...

