Le constat de Fouad Siniora à ce sujet est fort audacieux, d'autant qu'il émane d'un nationaliste arabe convaincu, et d'un ancien militant dans le domaine. Loin de se laisser emporter dans les traditionnelles joutes verbales arabes reflétant un populisme primaire et creux, le Premier ministre a montré à plusieurs occasions qu'il sait jeter un regard lucide, pragmatique et courageux, voire avant-gardiste, sur les réalités sociopolitiques aussi bien du Liban que du monde arabe, soulignant, entre autres, qu'il n'existe pas d'incompatibilité entre une allégeance sans failles au Liban et des convictions arabisantes.
Sa lecture critique de la longue, et stérile, expérience des pays moyen-orientaux dans la lutte contre Israël devrait inciter à la réflexion maints intellectuels et cadres supérieurs arabes, à défaut des dirigeants. Car un rapide survol des divers épisodes de la crise proche-orientale démontre d'une manière on ne peut plus claire que le conflit avec l'État hébreu a toujours constitué, et continue de représenter, le fonds de commerce, l'indispensable oxygène permettant à nombre de régimes et factions politiques de survivre et d'étendre leur influence.
La lutte contre Israël et la libération des territoires occupés n'étaient pas ainsi un objectif à atteindre, mais plutôt un alibi, un prétexte inespéré justifiant toutes sortes de répression, d'oppression, de débordement, d'atteinte aux libertés publiques pour conserver le pouvoir, sauvegarder les régimes en place, ou, pire même, satisfaire des ambitions supranationales démesurées et favoriser des projets politiques sans aucun rapport avec l'objectif, noble, de libération.
Les exemples illustrant cette instrumentalisation du conflit avec l'État hébreu ne manquent pas. Le mouvement Hamas, à titre d'exemple, a ainsi été appuyé à grande échelle par Téhéran, mais lorsqu'il a été confronté en décembre 2008 à un conflit armé généralisé avec Israël, le guide suprême de la révolution iranienne, Ali Khamenei, a rendu publique une fatwa interdisant aux Iraniens d'aller combattre à Gaza pour prêter main-forte au Hamas...
On a toujours besoin d'un ennemi pour justifier le maintien d'un pouvoir répressif et à la limite mafieux, même si on doit s'abstenir superbement de combattre réellement cet ennemi. Le régime syrien ne se pose-t-il pas depuis des décennies en champion de la lutte contre Israël alors que, depuis 1973, pas un coup de feu n'a été tiré à partir de la Syrie contre le territoire israélien ? Le Qatar ne se livre-t-il pas à une surenchère implacable pour défendre la « résistance » (au Liban...) alors qu'il entretient des relations économiques très étroites avec l'État hébreu et que son émir n'éprouve aucune réserve à recevoir publiquement les dirigeants israéliens et à se faire photographier avec eux ?
Plus près de nous, que deviendrait le Hezbollah sans le leitmotiv de la « résistance » et de la lutte contre Israël, véritable catalyseur permettant de galvaniser les foules et d'imposer un diktat sur toute une communauté ? Pour le parti pro-iranien, ce leitmotiv permet visiblement de créer et d'entretenir les conditions propices à la promotion d'un projet politique supranational, à dimension régionale et sectaire, qui se sert de la situation conflictuelle avec le voisin du Sud comme terreau pour satisfaire des desseins sans aucun rapport avec l'objectif proclamé publiquement. Est-il encore possible de nier que la « résistance » du Hezbollah n'est en définitive qu'une des pièces maîtresses d'une stratégie iranienne globale visant à permettre à Téhéran de s'imposer comme principale puissance moyen-orientale, au détriment de l'ordre géopolitique arabe ?
Mais l'exemple le plus flagrant de l'instrumentalisation du conflit avec Israël dans la seule optique de conserver le pouvoir et d'assouvir des ambitions hégémoniques est sans doute l'attitude du régime syrien à l'égard de la résistance contre l'occupation israélienne au Liban. L'ancien député Élias Atallah, qui fut l'un des principaux initiateurs de la résistance nationale (laïque) contre l'occupation israélienne au début des années 80, relatait récemment dans ces mêmes colonnes que le pouvoir à Damas avait signifié aux dirigeants du Front de la résistance nationale qu'ils devaient « avertir à l'avance » le chef des SR syriens au Liban à l'époque, Ghazi Kanaan, de tout projet d'attaque contre les forces israéliennes ! La tentative de récupérer l'action de la résistance au profit des intérêts stratégiques du pouvoir à Damas était claire. Tout aussi claires, d'ailleurs, étaient aussi les constantes tentatives syriennes de briser l'autonomie de décision de l'OLP de Yasser Arafat.
Comme l'a souligné fort à propos Fouad Siniora, le bilan de cette exploitation du prétexte de la lutte contre Israël dans le seul et unique but d'entretenir une politique répressive et de conserver le pouvoir s'est traduit au fil des ans par une longue série d'échecs dans la récupération des droits arabes, combinés à une grave régression en termes de libertés publiques et de développement socioéconomique. L'appel à un sursaut de conscience sur ce plan de la part du Premier ministre sortant apporte en tout état de cause beaucoup d'eau au moulin à ceux qui, sur la scène locale, réclament avec insistance la réactivation de l'accord d'armistice de 1949 avec Israël. Dans l'attente qu'il soit mis un terme à la vaste supercherie moyen-orientale qui n'a que trop duré depuis six décennies ■

