Une façon comme une autre pour le parti de Dieu de chercher à en imposer (toujours encore plus), de tenter de dicter à tous les Libanais ses valeurs, sa vision des choses, de se poser en « censeur » face à toute position - comme il l'a fait fort malencontreusement avec le patriarche maronite - ou toute activité, fût-elle culturelle et artistique.
Une telle attitude de la part du Hezbollah illustre à quel point le patriarche Sfeir a véritablement représenté la voix de la conscience nationale lorsqu'il a souligné en toute franchise dans son message préélectoral, à la veille du 7 juin, que c'est le visage même du Liban, sa vocation, qui était en jeu à l'occasion de ce scrutin.
L'importance de l'enjeu des dernières élections - de même que les leçons que l'on devrait en tirer - pourrait être mise en évidence par une lecture attentive des chiffres du détail des reports de voix par circonscription et par centre de vote (et donc par communauté), tels que publiés il y a une dizaine de jours par le ministère de l'Intérieur. Ces chiffres officiels confirment ce que les machines électorales avaient déjà signalé dès le lendemain du scrutin, à savoir les efforts tous azimuts, sans précédent, déployés aussi bien par le Hezbollah que par le parti Tachnag afin d'assurer - notamment par le transfert, tous frais payés, de milliers d'électeurs de l'étranger - des apports très substantiels de voix dans les circonscriptions où ils pouvaient faire pencher la balance. Dans le caza de Baabda, à titre d'exemple, le nombre de votants chiites s'est élevé à plus de 21 200 alors qu'en 2005, il était de 15 500 environ. À Jbeil, plus de 10 500 votants chiites ont participé au scrutin alors que généralement, ce nombre fluctue autour de 7 000 électeurs. Le pourcentage de participation chiite à Jbeil est passé de 51 pour cent en 2005 à 68,2 pour cent le 7 juin dernier. Quant au Metn-Nord, le Tachnag a indiqué lui-même que le nombre de votants arméniens (obéissant dans leur écrasante majorité aux consignes du parti) s'est élevé cette année à un peu plus de 13 700 alors qu'il se situait lors des précédents scrutins à environ 9 000.
Ce forcing intensif de la part du Hezbollah et du Tachnag à accroître au maximum (même au prix le plus fort) leur apport en voix dans les circonscriptions où leur poids électoral est indéniable a illustré incontestablement une farouche détermination à arracher la majorité au sein de la nouvelle Chambre. Les chiffres susmentionnés infirment ainsi, clairement, la thèse selon laquelle le Hezbollah ne voulait pas la victoire.
Les rapports plus que privilégiés du Hezbollah avec la République islamique iranienne n'étant plus à prouver, et compte tenu des liens étroits que le Tachnag paraît entretenir avec Téhéran - du fait de considérations régionales diverses liées, entre autres, au ferme soutien de l'Iran à l'Arménie dans son conflit avec l'Azerbaïdjan - il semble évident que le Liban a bel et bien échappé à un coup de force iranien visant à bouleverser la donne géopolitique dans le pays par le biais du contrôle des rênes du pouvoir législatif et exécutif par les alliés de Téhéran, suivant un scénario similaire à celui qui s'était produit dans les territoires palestiniens lors des dernières élections législatives opposant le Hamas (soutenu par le régime iranien) à l'Autorité palestinienne.
La nette victoire du 14 Mars a illustré un refus catégorique des électeurs à voir le pays entraîné sur la voie tracée par le Hezbollah et un rejet tout aussi net du fait accompli des armes du parti chiite. Cette position est particulièrement perceptible au niveau de l'électorat chrétien. Dans l'ensemble des circonscriptions à forte majorité chrétienne, de Zghorta-Zawiyé à Zahlé, en passant par le Koura, Batroun, Jbeil, le Kesrouan, le Metn-Nord et Baabda, le pourcentage moyen de voix chrétiennes obtenu par la coalition Courant aouniste - bloc Skaff - Marada - Tachnag - PSNS a chuté de 62,55 % en 2005 à 49,25 % en 2009. Cette forte baisse est généralisée : elle est perceptible dans toutes les régions et au niveau de toutes les communautés chrétiennes, sans exception. À titre d'exemple, le pourcentage est passé, entre 2005 et 2009, de 60,37 % à 50,8 % chez les grecs-orthodoxes, de 69,36 % à 48,24 % chez les grecs-catholiques et de 59,89 % à 48,32 % chez les maronites. Dans les deux circonscriptions du Kesrouan et de Baabda, les listes aounistes avaient remporté en 2005 près de 70 % des voix chrétiennes alors que cette année, ce pourcentage est tombé en moyenne à près de 50 pour cent. Dans le caza de Baabda, pourtant considéré comme la place forte du CPL, dans les principales grandes agglomérations, à l'exception de Hadeth et Wadi Chahrour, le 14 Mars a obtenu la majorité des voix chrétiennes, y compris dans la localité de Baabda. Quant au Metn-Nord, les candidats aounistes avaient obtenu en 2005 plus des deux tiers des voix chrétiennes non arméniennes. Cette proportion est tombée le 7 juin dernier à 45 % aussi bien au niveau des maronites, des grecs-orthodoxes que des grecs-catholiques.
Ces chiffres illustrent de manière on ne peut plus claire un désaveu chrétien, généralisé à toutes les régions, de l'alliance avec le Hezbollah, et plus particulièrement du maintien de l'arsenal militaire du parti chiite en dehors de l'autorité de l'État. Et dans ce cadre, le ton totalement irrespectueux (pour le moins qu'on puisse dire) de Hassan Nasrallah à l'égard du patriarche maronite, ainsi que l'affaire de Gad Elmaleh illustrent à quel point l'électorat chrétien a fait preuve de pertinence dans son choix politique.
Ces données chiffrées constituent autant de leçons à tirer de ce scrutin du 7 juin, aussi bien de la part du CPL que de certains ténors du 14 Mars. Et elles devraient, surtout, être prises en considération, par respect pour les électeurs, dans la difficile entreprise de formation du nouveau gouvernement entamée cette semaine. Car il y va à cet égard, dans une large mesure, de la crédibilité, et sans doute aussi de l'avenir politique, des députés élus sur base d'un projet politique bien déterminé. La chute généralisée de l'apport de voix chrétiennes aux candidats du 8 Mars montre sur ce plan que même au Liban, l'électeur peut aussi réclamer des comptes à ses élus.

