Beaucoup de choses seront, et doivent être, dites sur cette journée du 7 juin. Dans l'immédiat, il faudra attendre les résultats officiels du report des voix par village et par quartier pour se livrer à un exercice qui ne manquera pas d'intérêt : une analyse fine sociopolitique du comportement des électeurs. Mais d'ores et déjà, certaines observations doivent être relevées pour amorcer une analyse macropolitique du scrutin. En tête de ces observations figure, à l'évidence, la ligne de conduite adoptée par le Tachnag.
Un bref rappel historique s'impose d'entrée de jeu pour mieux cerner le problème et bien mettre en relief sa véritable dimension. Il est d'abord bien établi que le Tachnag a toujours bénéficié d'une influence prépondérante au sein de la communauté arménienne grâce à une vaste infrastructure politique, médiatique, sociale, économique, éducative et culturelle. En sus des ramifications au niveau de la diaspora.
Avant la guerre, le Tachnag était traditionnellement l'allié électoral des Kataëb et de Michel Murr au Metn. À l'époque, le parti arménien fondait son attitude politique sur une position de principe qui était devenue une constante conditionnant son positionnement sur la scène locale : il soutenait le président de la République et la légalité en toute circonstance ; il adoptait une attitude de neutralité à l'égard des conflits et des tensions internes, et refusait donc de prendre position avec une partie contre l'autre (d'où son refus de participer, ne fût-ce que d'une manière indirecte, à la guerre libanaise) ; il naviguait dans le sens du courant, en ce sens qu'il évitait de s'opposer de front à la majorité ambiante. En clair, c'est la neutralité positive qui dictait son attitude, et c'est dans ce cadre que s'inscrivait l'alliance traditionnelle avec le tandem Kataëb-Michel Murr, largement majoritaire dans le Metn et à Achrafieh.
L'obstination du Tachnag à confirmer et consolider son alliance avec le 8 Mars à l'occasion du scrutin du 7 juin est ainsi en contradiction totale avec la ligne traditionnelle et historique du parti. D'abord parce que, en agissant de la sorte, le Tachnag a pris fait et cause pour une faction contre l'autre, et surtout - et c'est là le plus grave -, il a apporté son soutien à une partie qui n'a pas caché tout au long de la campagne son hostilité, ses critiques et ses allusions désobligeantes envers le président de la République. Pis encore, il était clair qu'une éventuelle victoire du 8 Mars aurait eu pour conséquence de rogner les ailes du chef de l'État, et aurait constitué un réel danger pour le visage et l'identité du Liban, comme l'a affirmé le patriarche maronite dans son message historique la veille du scrutin. De surcroît, la dernière partielle du Metn a illustré de manière qui ne prête à aucune équivoque dans quel camp se positionne la nette majorité de l'électorat non arménien de cette circonscription. Or le déroulement de la dernière bataille électorale a montré que le Tachnag ne s'est pas seulement contenté de confirmer son alliance avec l'opposition, mais il a surtout lancé une vaste (et très, très coûteuse) opération de grande envergure visant à acheminer au Liban des milliers d'électeurs des quatre coins de la planète dans le but de briser le vote non arménien au Metn, à Beyrouth et à Zahlé. Donc de briser le 14 Mars, au profit d'une alliance dont nul n'ignore les ramifications moyen-orientales et les desseins géopolitiques régionaux, par essence contraires à la raison d'État exclusivement libanaise et aux intérêts supérieurs de la légalité (comme le prouvent le message du patriarche maronite et la position, à peine voilée, adoptée par le président de la République, notamment à Jbeil).
C'est cet excès de zèle, cette détermination farouche et ces efforts sans limite déployés par le Tachnag (même au prix le plus fort) pour tenter de briser la volonté d'une partie des Libanais au profit d'une autre, en contradiction totale avec la ligne de conduite historique et avec la neutralité positive qui caractérisaient l'attitude du parti avant la guerre, qui suscitent maints points d'interrogation, même dans nombre de milieux arméniens. Car dans cette affaire, il ne faut certainement pas confondre les calculs politiques de la direction du Tachnag avec la position de la communauté arménienne dans son ensemble qui ne partage pas nécessairement les options prises par le commandement du parti.
Ce qui rend encore plus grave l'énorme excès de zèle manifesté par le directoire du Tachnag pour briser le 14 Mars, c'est qu'il semble motivé, à l'évidence, par d'inquiétants engagements qu'aurait contractés le commandement du parti avec des forces régionales. D'aucuns attribuent, entre autres, le positionnement contre nature de la direction du Tachnag aux relations privilégiées tissées depuis plusieurs années entre la République islamique iranienne et l'Arménie, laquelle bénéficie du précieux soutien de Téhéran dans son conflit chronique avec l'Azerbaïdjan. Et c'est là que le bât blesse. Car un parti libanais, quel qu'il soit, est parfaitement en droit de décider de ses alliances politiques et électorales. Mais les choses commencent à se gâter lorsque de telles alliances sont mues par des considérations exclusivement régionales qui, de surcroît, constituent une sérieuse menace pour la raison d'être, les fondements historiques, les spécificités, la souveraineté, l'indépendance et l'autonomie de décision du pays du Cèdre ■

