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La maladie du strapontin

« C'est blanc ou noir. » C'est par cette formule incisive que le général Michel Aoun a défini, fort à propos et à juste titre, la nature de la grande bataille électorale dans laquelle s'est engagé le pays. Effectivement, les électeurs sont appelés à faire un choix, le 7 juin prochain, non pas entre des profils différents de candidats, mais entre deux projets politiques diamétralement opposés, deux projets de société, deux visions, aux antipodes l'une de l'autre, du rôle et de la mission du Liban.
L'on ne le répétera jamais assez : les Libanais sont confrontés à une crise existentielle profonde. Ils se doivent de choisir entre le Liban-message et le Liban-terrain-de-confrontation-permanente, entre le Liban de la neutralité à l'égard du conflit militaire du Proche-Orient (ce qui implique l'application de la 1701 et la réactivation de l'accord d'armistice de 1949, prônée, il convient de le rappeler, par Walid Joumblatt) et le Liban bâti sur une société guerrière, une « société résistante » (cheval de bataille du Hezbollah).
En bref, les Libanais se doivent de choisir entre Athènes et Sparte, entre l'État central, rassembleur, et rationaliste, qui détient le monopole de l'usage de la force et de la décision de guerre et de paix, ou la consolidation sans cesse croissante du mini-État belliqueux du Hezbollah, tributaire des ambitions hégémoniques de l'Iran, du nouvel empire perse, dans la région. Les électeurs devront opter entre la culture de la paix ou les guerres sans horizons entraînant des comportements agressifs et revanchards sur le front interne.
Face à de tels choix, c'est effectivement « blanc ou noir », et il ne saurait y avoir sur ce plan bien précis, et dans le contexte présent, de positions médianes, de demi-mesures. Comme l'a souligné à plus d'une reprise Farès Souhaid, l'enjeu du prochain scrutin porte non pas sur la simple gestion de l'État, mais sur la nature de l'État et sa mission. Par voie de conséquence, les petits calculs électoraux réducteurs et purement partisans au sein du 14 Mars, visant à élargir la part du gâteau de tel ou tel zaïm ou parti, deviennent profondément dérisoires et totalement déplacés s'ils occultent, en fin de parcours, la logique et les impératifs de la large coalition.
Tout aussi dérisoire est cette inqualifiable course effrénée au strapontin parlementaire, véritable maladie chronique, qui s'empare de la génération politique montante. De telles ambitions débordantes auraient été tout à fait légitimes et parfaitement compréhensibles à l'ombre d'une situation normale et classique, marquée par des divergences sur des choix socio-économiques ou des politiques de développement, à titre d'exemple. Mais lorsque le devenir de tout un peuple est en jeu, il n'est plus tolérable qu'un candidat mette une sourdine à ses convictions, voire accepte de les camoufler, dans le seul but de préserver ou conquérir un siège, place de l'Étoile. Il n'est pas concevable, en pleine crise existentielle, de voir des avocats de renom, des professeurs d'université, des pôles politiques, garder un profil bas et dissimuler leurs idéaux, afin de ne pas s'aliéner leur parrain parlementaire et risquer ainsi de perdre leur place sur la liste électorale peaufinée par leur chef de file. Il n'est pas concevable que ceux qui sont (ou qui étaient) perçus comme une élite prometteuse, une relève potentielle au niveau politique, ceux qui se posaient en porte-étendards de l'aile pure et dure du courant indépendantiste, se livrent à des compromissions, acceptent de s'allier à des factions ou de se retrouver dans le même camp que des courants dont le projet politique est diamétralement opposé à leurs convictions intimes, dans le seul but de faire leur entrée dans l'arène parlementaire ou d'y conserver leur place.
En 2005, Dory Chamoun, tout leader du PNL qu'il est, a été tenu à l'écart des listes électorales de l'opposition de l'époque à qui il était pourtant allié. Il n'a pas pour autant changé de fusil d'épaule par dépit, il n'a pas modifié son discours politique, il n'a pas entrepris de passer dans l'autre camp ou de s'allier à ceux qui ne partagent pas sa vision politique « parce qu'il n'avait pas le choix ». Il n'est pas superflu de rappeler dans ce cadre, une fois de plus, le précédent de feu Nadim Salem qui n'était plus d'accord avec la ligne de conduite de son chef de file Nabih Berry, mais qui n'a pas hésité malgré tout à s'opposer à lui et à rester fidèle à sa position de principe, mettant ainsi en jeu et son siège parlementaire et son poste ministériel.
Lorsque la conquête d'un strapontin à la Chambre devient une fin en soi, lorsque l'entrée dans l'arène politique devient une carrière, un emploi, c'est que l'on admet d'être entraîné, bon gré mal gré, dans l'engrenage infernal des compromissions, souvent honteuses. Quant à la logique selon laquelle il faudrait « jouer le jeu » pour tenter de faire avancer les choses « de l'intérieur », elle ne tient pas la route dans le contexte présent qui est conditionné par des enjeux beaucoup plus grands, beaucoup plus graves, que les petits calculs électoraux personnels. L'ampleur de tels enjeux ne laisse pas de place, présentement, aux électrons libres et écrase, même, de son poids, ces derniers.
Cela signifie-t-il que ceux qui ambitionnent de se consacrer à la chose publique devraient baisser les bras s'ils ne parviennent pas à se frayer dans l'immédiat une place au soleil ? Ce serait, certes, injuste de le demander. Mais il est toujours possible d'attendre son heure, de ne pas forcer son destin, afin, précisément, de ne pas s'engager sur la pente raide des compromissions. Le champ de l'action politique est très vaste et ne se limite pas à la place de l'Étoile. Un siège parlementaire est, à l'évidence, un atout fondamental, mais pas à l'importe quel prix. À quoi servirait-il si, en contrepartie, l'on est contraint d'édulcorer et d'occulter, à une vitesse exponentielle, les principes pour lesquels on s'est longtemps battu ? Lorsque l'on a un passé militant et engagé pour la défense de grandes causes, l'approche mercantile et purement égocentrique de l'action politique ne saurait être de mise.
« C'est blanc ou noir. » C'est par cette formule incisive que le général Michel Aoun a défini, fort à propos et à juste titre, la nature de la grande bataille électorale dans laquelle s'est engagé le pays. Effectivement, les électeurs sont appelés à faire un choix, le 7 juin prochain, non pas entre des profils différents de candidats, mais entre deux projets politiques diamétralement opposés, deux projets de société, deux visions, aux antipodes l'une de l'autre, du rôle et de la mission du Liban. L'on ne le répétera jamais assez : les Libanais sont confrontés à une crise existentielle profonde. Ils se doivent de choisir entre le Liban-message et le...
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