Le législateur a ainsi prévu le vote à la majorité des deux tiers ou le consensus au sein du Conseil des ministres pour certains dossiers bien définis revêtant un caractère hautement stratégique mettant en jeu le sort du pays ou le devenir des composantes socio-communautaires locales. Le principe du consensus comme système de gouvernement a ainsi été ces deux dernières années le leitmotiv du tandem Hezbollah-Amal qui n'a cessé d'affirmer qu'un pays pluraliste comme le Liban ne pouvait être gouverné que sur une base consensuelle pour tout ce qui se rapporte aux grandes décisions politiques. Cela devrait effectivement être le cas afin de préserver les droits fondamentaux des communautés et garantir leur juste participation au pouvoir. Or la décision qui par essence même doit impérativement faire l'objet d'un consensus, à savoir la décision de guerre et de paix, est devenue la chasse gardée non pas d'une communauté, mais d'un parti. Le Hezbollah n'a-t-il pas menacé de tous les maux - et de toutes les... mutilations - ceux qui oseraient se hasarder à poser le problème de son arsenal militaire. N'a-t-il pas décidé unilatéralement, à la suite des événements de Gaza, que la question des armes de la résistance avait été « tranchée », dans le sens, évidemment, de la conception que s'en fait le parti chiite ?
Des questions aussi cruciales que la décision de guerre et de paix ou le dossier des armes illégales doivent donc être totalement exclues du principe du consensus, aux yeux du Hezbollah. Il est même quasiment interdit d'en parler... Par contre, la nomination d'un haut fonctionnaire, à titre d'exemple, doit faire l'objet d'un consensus ou d'un vote à la majorité des deux tiers, même au risque de paralyser totalement le travail des institutions constitutionnelles et de nuire aux intérêts les plus élémentaires de la population. C'est donc le monde à l'envers au plan de la perception du système politique. Le « stratégique », qui nécessite réellement un consensus, devient, aux yeux du tandem Hezbollah-Amal, « marginal » au niveau du débat interne et de la pratique du pouvoir, mais, par contre, le secondaire est imposé comme un facteur « stratégique », nécessitant un quasi-consensus, donc l'aval implicite des deux formations chiites.
Du fait de cette logique insensée, le gouvernement d'union nationale, prôné pas plus tard que le week-end dernier par Nabih Berry, devient en réalité un gouvernement de blocage national. Car parallèlement à la distorsion dans la conception même du système politique et de son fonctionnement, l'on assiste à un phénomène tout aussi grave. Certaines questions vitales qui ne supportent pas d'atermoiement sont soumises en effet à un véritable chantage répondant à des considérations purement politiciennes sans aucun rapport avec les impératifs du partenariat communautaire dans la prise des grandes décisions nationales. Lorsque l'approbation du budget est ainsi bloquée parce qu'une faction partisane désire obtenir un budget supplémentaire pour un organisme qui lui est totalement inféodé, cela dépasse largement le cadre de la participation au pouvoir. Cela s'appelle purement et simplement du racket politique, reflet d'une approche milicienne, voire carrément mafieuse, dans la gestion de la chose publique. Et puisqu'on n'en est pas à un paradoxe près, un tel comportement est couvert par ceux-là mêmes qui prétendent vouloir lutter contre la corruption ...
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Le second exemple reflétant le summum de l'absurde et de l'irrationnel porte sur la nature des rapports avec la Syrie. L'on a vu ainsi celui qui était censé être le porte-étendard de la lutte contre l'hégémonie syrienne présenter désormais le régime de Damas comme la victime innocente de ceux-là mêmes qui sont la cible directe des foudres des dirigeants sur les bords du Barada. Là aussi, c'est le monde à l'envers. Les ingérences dans les affaires internes libanaises et les entreprises systématiques de déstabilisation sont présentées par ces artistes de la volte-face géostratégique comme une aide fraternelle accordée au Liban. Et c'est « l'ingratitude » de certains dirigeants libanais qui est maintenant à l'origine de la détérioration des rapports entre les deux pays...
On dit souvent que les Libanais ne lisent pas, ou pas suffisamment. Sans doute. Mais cela devient grave, et inquiétant, lorsque des leaders qui se posent en sauveurs du pays, et plus particulièrement des chrétiens, semblent ne pas avoir bien assimilé les livres d'histoire ou les éditoriaux de certains journaux des années 40 et 50 qui illustrent à quel point la crise aiguë, culturelle et existentielle, qui entache les relations entre le Liban et la Syrie est endémique et remonte à la première moitié du siècle dernier. Prétendre dès lors que notre contentieux avec Damas a été dépassé simplement parce que les Syriens se sont retirés militairement du Liban constitue une insulte à l'intelligence des Libanais. Une telle perception biaisée des rapports bilatéraux est devenue récurrente chez certains leaders qui n'ont jamais caché, ou qui ne cachent plus, leur zèle à défendre le comportement syrien au Liban. À les entendre, ce sont les parties libanaises qui fomentent des attentats et des assassinats en Syrie ou qui se livrent à une politique de déstabilisation soutenue, et continue, sur la scène syrienne...
Certains leaders se vantent parfois, dans des cercles privés, de pouvoir retourner l'opinion publique à leur guise, au gré de leurs manœuvres politiciennes. Sauf que l'histoire ne pardonne pas. Et ne saurait en définitive s'accommoder de situations contre nature, contraires à la conscience collective de tout un peuple.

