D'État à État : c'est comme ça que les échanges doivent se faire, c'est de cette manière que les nations « normalement constituées » posent les jalons d'un avenir meilleur expurgé de toute ambiguïté. L'enfantement, en ce qui nous concerne, se fait toujours dans la douleur, et la gestation est forcément accompagnée de tiraillements, de doutes et de récriminations.
Liban-Syrie : que de chemins de traverse parcourus en six ans, que d'impossibles obstacles franchis pour aboutir au constat, admis des deux côtés, que rien ne peut se faire, rien ne peut être réglé hors des institutions légales, hors d'un dialogue direct seul susceptible de clarifier les malentendus, de libérer les non-dits.
En acceptant d'assumer les charges de Premier ministre, Saad Hariri a, en quelque sorte, tracé une ligne de partage entre ses responsabilités officielles et sa filiation à un père assassiné, entre la nécessité d'instaurer des relations d'État à État avec la Syrie et la recherche impérieuse de la vérité pour ce qui est du meurtre de Rafic Hariri.
Une attitude courageuse qui a ouvert la voie à un rééquilibrage des rapports entre les deux pays, ceux-ci passant désormais par les instances officielles, qu'il s'agisse des ambassadeurs, des directeurs généraux, des ministres ou des présidents des deux pays appelés à se rencontrer demain à Damas.
Mais attention : dans ce type de relations, dûment codifiées, plus de place aux béni-oui-oui, ceux qui ont pris l'habitude au fil des ans de court-circuiter le pouvoir libanais, d'aller quérir les faveurs de la Sublime Porte sur les rives du Barada ; plus de place aux magouilles entreprises en catimini ou médiatisées sans vergogne pour faire pression sur les instances officielles.
Vœux pieux ? Pas nécessairement. Le régime syrien, après ses déboires au Liban, n'est pas sans réaliser qu'il en coûte bien cher parfois de jouer avec le feu. De l'assassinat de Rafic Hariri à la poignée de main entre les deux héritiers, Saad et Bachar, le parcours a été difficile, souvent périlleux, pour le maître de Damas.
Qu'il ait réussi un spectaculaire rétablissement n'exclut pas la conviction qui doit être la sienne que la scène libanaise a été un véritable bourbier pour les Syriens et qu'on ne l'y reprendra plus...
Des récents tête-à-tête entre Saad Hariri et Bachar el-Assad rien n'a filtré, et ce qui a alors pu être dit au sujet de l'assassinat du 14 février 2005 relève du secret des dieux. Mais il est évident que c'est cette rupture de glace qui a permis la reprise d'un dialogue quasi normal entre les deux pays, quoique parsemé de nombreux écueils.
Détenus ou disparus en Syrie, délimitation des frontières, bases palestiniennes inféodées aux services syriens : le contentieux est lourd. Sans oublier, bien entendu, les relations directes entre la direction baassiste et le Hezbollah, relations où l'État libanais n'a pas son mot à dire.
De tout cela, Michel Sleiman devrait naturellement entretenir le président syrien lors de leur rencontre de demain. Cartes sur table, gages d'une confiance à rétablir. Une confiance qui sera immanquablement soumise à rude épreuve le jour où le Tribunal international émettra son acte d'accusation.
Filière syrienne, brebis galeuses du Hezbollah, jihadistes fous de Dieu ou poisson qu'on noie allègrement dans une eau boueuse ? On n'est sûr de rien.
Mais qu'a donc pu raconter Bachar el-Assad à Saad Hariri, dans les secrets du confessionnal, lors de leur premier tête-à-tête ?

