Peut-on encore nier l'évidence, ignorer la lente usure qui a, progressivement, subrepticement, rongé l'édifice qu'un fol espoir avait réussi à édifier ? Peut-on fermer les yeux sur les dérives, les louvoiements, les trahisons qui ont permis que surgissent de nouvelles donnes similaires à celles qui avaient, dans un passé pas si lointain, ouvert la voie à une déshonorante tutelle ?
Dans sa dernière intervention sur al-Manar, Bachar el-Assad buvait carrément du petit-lait, affichant une magnanimité tout en fiel, tout en flèches empoisonnées : des sous-entendus, des allusions, des rappels puisés dans une histoire remodelée, tout a été sélectionné, trié, pour ne mettre en avant que des remarques cinglantes, que des griefs destinés à humilier l'ancien adversaire, celui-là même qu'on condescend à accueillir chez soi pour tourner la page d'un passé accusateur, pour façonner l'avenir à des conditions éminemment syriennes.
Une arrogance confortée par les récents mamours européens, français plus particulièrement, Bachar el-Assad ne se privant pas pour autant d'égratigner Nicolas Sarkozy, lui déniant tout rôle dans l'établissement des relations diplomatiques entre Damas et Beyrouth.
Une arrogance confortée par les ouvertures américaines, le président syrien passant outre les dernières critiques de Washington, ne focalisant son attention que sur les grandes différences entre l'administration Bush, qu'il a accablée, et celle d'Obama, qu'il a presque portée aux nues.
Une arrogance qui lui fait dire que les tribunaux internationaux, dont le Tribunal spécial pour le Liban, ne sont que « contes et récits » qui pourraient éventuellement trouver acheteurs... Un « bazar » pour lequel il n'a que mépris, pour la simple raison que le régime syrien n'a rien, mais vraiment rien à se reprocher...
Message très opportunément cautionné par Riyad, agréé tout aussi opportunément par Paris et Washington, reçu donc cinq sur cinq à Beyrouth. Faut-il s'étonner, dès lors, que Walid Joumblatt prenne le chemin de Damas, attende patiemment au portillon le « bon plaisir du roi » ?
Faut-il s'étonner que les milieux de Saad Hariri n'aient trouvé dans les propos de Bachar el-Assad que des aspects positifs, la promesse de relations meilleures ?
Amnésie ou pragmatisme, reniement ou raison d'État, inutile de se mettre martel en tête : le Proche-Orient inquiète, dérange, un équilibre nouveau s'installe, fait de réalisme primaire et de compromissions, d'intérêts d'États et d'arrangements réciproques. Le Liban trublion, le Liban empêcheur de tourner en rond est prié d'en tenir compte pour éviter de se retrouver dans la situation du laissé-pour-compte...
Et la justice dans tout cela, le droit à la vérité, à la reddition des comptes ? Un « bazar », des « contes et des récits » tout justes bons à véhiculer des bobards ? La réponse est chez Daniel Bellemare, au Tribunal spécial dont il a la charge. L'occasion ultime de prouver que tout n'est pas définitivement pourri sous le ciel du Liban...

