Résultat : on installe la charrue devant les bœufs, on démarre sur les chapeaux de roue et, au premier virage dangereux, c'est la chute inévitable, l'effondrement annoncé, mais délibérément ignoré.
Le passé dramatique, le passé peu glorieux nous le rappelle sans arrêt, le présent nous en donne la preuve en permanence, nous en fait chaque jour la démonstration : sans paix civile pas de relance économique qui tienne, pas de réformes qui se concrétisent, pas d'assainissement qui puisse tuer la bête, venir à bout de l'hydre tentaculaire qui a pour nom corruption.
Sans un État de droit unanimement accepté, sans des institutions légales assujetties à un pouvoir central, sans une armée et des forces sécuritaires, seules maîtresses du terrain, tout est mensonges, tout est boniments, tout est usurpations d'identité.
Et ce sont ceux-là mêmes qui brandissent l'étendard de la probité, de l'intégrité, qui s'escriment à maintenir en place les germes de la désagrégation, des conflits à venir. Ce sont ceux-là mêmes qui se parent de l'habit du justicier qui créent, en même temps, les conditions propices à de nouvelles injustices.
Paix civile : deux mots pour un déblocage, pour un sésame qui ouvre les portes de l'espoir. Paix civile, paix tout court, celle qui permettra aux hommes de bonne volonté, à toutes les compétences du pays, de s'atteler à la seule tâche qui vaille : reconstruire l'État de droit, celui-là même que les armes de l'imposture ont dépecé il y a des décennies, que les arsenaux des zones de non-droit tentent de mettre en pièces aujourd'hui.
Au moins dix ans de paix civile continue, de paix tout court, c'est ce dont a besoin le Liban pour reconstruire son avenir, pour se blinder contre les menaces internes et externes, pour enclencher un véritable train de réformes, pour asseoir un État digne de ce nom.
Autrement, tout aura été bâti sur du sable, à partir d'une vaste supercherie, des édifices que le premier coup de vent balayera comme fétus de paille. Pour la simple raison que ceux-là mêmes qui réclament à cor et à cri le nettoyage des écuries d'Augias rendent cette mission quasiment impossible, parce qu'ils la veulent taillée à leur mesure, préservant des acquis, des faits accomplis, des armes qui sont autant d'atteintes, d'insultes à l'État de droit.
Le tout, accompagné d'une xénophobie primaire assimilant les étrangers, les Occidentaux d'entre eux plus précisément, à des « espions potentiels », des corrupteurs par excellence.
Cela n'a pas empêché une responsable européenne à Bruxelles, s'adressant à des journalistes libanais, de faire la déclaration suivante : « Oui, il est vrai que le Hezbollah pose problème, mais nous avons un point commun avec lui : la volonté de combattre la corruption. » Un combat auquel appelle le Hezbollah, fort des énormes arsenaux qui sont en sa possession, une poudrière qui échappe à tout contrôle de l'État, qui prend tout le pays en otage.
« La terreur et la vertu sont les ressorts de la démocratie », se plaisait à dire Maximilien de Robespierre. Est-ce ainsi que l'on combat la corruption ? Il n'y aurait plus alors qu'à dresser les échafauds...

