Un moment d'introspection, le rappel d'une Certitude, la seule avec un c majuscule, de l'ultime Vérité, la seule avec un v majuscule, celle qui nous détermine dès notre naissance : la finalité de la mort. Promesse de résurrection ou plongée irréversible dans le néant, c'est selon, mais la foi, admettons-le, permet d'avaler les pilules les plus amères.
Un séisme, un accident d'avion, un attentat, une guerre dévastatrice, et c'est le basculement de l'autre côté du miroir : la Faucheuse a fait son œuvre, celle pour laquelle elle est payée depuis la nuit des temps.
De Port-au-Prince à Beyrouth, d'un tremblement de terre apocalyptique, qui a fait plus de 175 000 morts, à un crash de Boeing qui en a fait une centaine, les bilans, les mesures ne sont évidemment pas comparables, mais la conclusion est la même : la mort.
Celle qui, sans avertir, sans sonner à la porte, emporte une vie, met un terme à des rêves, à des ambitions, à des projets impossibles, tous entretenus, caressés, choyés, comme si l'éternité était devenue tactile, le double de l'homme, celle qui lui fait oublier, enfouir dans le tréfonds de sa conscience, sa nature mortelle.
Une catastrophe suit l'autre, des morts succèdent aux morts : le regard porté sur le drame immédiat reste fonction des appréhensions du jour, des peurs de l'instant, une relativité choquante parce que mesurable, calculable...
Retour sur image, sur un passé qui continue de bouleverser notre présent : le 30 septembre 1975, un Tupolev s'abîme en mer au large de Beyrouth. À bord, 60 passagers dont 34 Libanais. Aucun survivant. Le désastre, pourtant, ne fera pas la manchette des journaux, la priorité est ailleurs. Titre principal de L'Orient-Le Jour du 1er octobre : « Reprise des hostilités à Chiyah-Aïn el-Remmaneh à la suite d'une tuerie atroce. » L'accident aérien, lui, n'aura droit qu'à un trois colonnes en bas de page.
Le 2 octobre, plus rien dans le journal sur la catastrophe du Tupolev. Oubliée, occultée ! Une tragédie balaie l'autre, une vie humaine supplante l'autre. Manchette du journal, alors réduit à huit pages et produit dans des conditions sécuritaires insoutenables : « La peur s'installe : 135 enlèvements, les combats se poursuivent. »
Les seigneurs de la guerre avaient gagné : une chape de plomb, de terreur, venait de s'abattre sur la ville, et pour les Libanais c'était déjà le sauve-qui-peut, la fuite vers des cieux plus cléments. L'exode des laissés-pour-compte de la guerre venait de commencer, l'hémorragie n'allait plus jamais s'arrêter.
Aujourd'hui, les seigneurs de la guerre ont troqué le treillis militaire contre le complet-veston, l'habit milicien contre celui du résistant et le fusil-mitrailleur contre le verbe acerbe, assassin. Mais ne nous leurrons pas : dans les placards, dans les cachettes des temps maudits, les armes sont remisées, prêtes à entrer en action au premier coup de folie.
En toile de fond : une bataille âpre, acharnée pour des prééminences, des suprématies, un communautarisme exacerbé qui accentue les divisions, les haines confessionnelles. Et toujours, cet exode sans fin, cette fuite vers les terres d'asile dans le Golfe, dans les Amériques ou en Afrique, cette Afrique même où se rendaient les Libanais du vol 409 d'Ethiopian Airlines.
Comment s'étonner dès lors des cris de colère des mères et des épouses des victimes, des cris lancés à la face de politicards englués dans leur suffisance, aveuglés par leurs ambitions ? « Nos enfants sont morts parce que vous les avez contraints à l'exil, parce que vous avez fait du Liban un enfer, parce que vous avez brûlé l'herbe qui y pousse et rendu tout espoir de retrouvailles impossible. »
Des chefs de guerre, des nostalgiques des temps de guerre mus par de folles ambitions qui leur font oublier l'essentiel : la Vérité, la seule, celle qui les rattrapera tôt ou tard...
... six pieds sous terre et en toute égalité : vampires et innocents, sangsues et victimes ■

