Cela s'appelle, tout simplement, tourner autour du pot : avancer mille et un prétextes pour ne pas aller droit au but, chercher midi à quatorze heures là où tout se joue sur du velours. Le nœud du problème est évidemment ailleurs, là où réside la quadrature du cercle, celle qui prend tout le monde en otage.
Gouvernement ou pas, cabinet d'entente ou de représentativité proportionnelle, équipe de technocrates ou de partage du gâteau, tout est matière à polémiques, tout est sujet à controverse stérile. Perte de temps et d'énergie, nombreux sont les Libanais qui mordent toujours à l'hameçon, qui prennent toujours pour argent comptant les sottises, les mensonges qui leur sont servis.
Haro sur l'implantation, haro sur la corruption, sur l'argent sale qui pervertit le cœur et l'esprit : messieurs mains propres lavent toujours plus blanc, les lessiveuses, elles, continuent de dégager un linge aussi sale.
Et pourtant, c'est ailleurs, c'est à un autre niveau que se joue le sort du pays et l'impasse politique actuelle n'est que le paravent, l'arbre qui cache la forêt, celle qui, progressivement, cannibalise les derniers espaces de vraie démocratie.
On ne le sait que trop : si le nouveau gouvernement tarde à voir le jour, c'est parce qu'on s'évertue à vouloir en faire un corps sans pouvoir décisionnel, une structure sclérosée qui implosera à la première alerte, à la première situation d'urgence. Camouflé ou pas, c'est le fameux tiers de blocage qu'on veut absolument ressusciter en faisant assumer à la quote-part du président, à certains des cinq ministres qui lui sont consentis, le rôle de Judas en puissance.
Quant au ministère des Télécommunications, ce portefeuille de toutes les convoitises, force est de reconnaître qu'à monsieur Gendre n'a échu que la prestation du figurant. En arrière-plan, l'évidence même : la volonté du Hezbollah de contrôler, par allié interposé, un département éminemment sécuritaire.
Et là, on aboutit à l'essence même du problème : la séquestration du pouvoir légitime, de l'autorité légale. Commentaire d'un observateur averti : « Au rythme de la déliquescence actuelle, on n'est plus dans l'équation de l'État dans l'État, on se dirige rapidement vers celle de l'État dans le non-État. »
Une aberration confortée par l'incapacité du pouvoir à imposer son autorité sur l'ensemble du territoire, bétonnée par la détermination du Hezbollah, maintes fois proclamée, de préserver son potentiel militaire, de le soustraire à tout contrôle étatique.
Une aberration qui aurait pu disparaître en l'an 2000 avec le retrait des forces israéliennes, avec l'intégration de la Résistance dans les rangs des forces légales. Le contexte régional, syro-iranien plus précisément, en a voulu autrement, et le combat transnational dans lequel s'est engagé le Hezbollah a inversé les priorités.
Résultat : l'occupation des fermes de Chebaa, raison invoquée pour la perpétuation de l'armement non légal, n'est plus qu'un détail, une préoccupation parmi bien d'autres eu égard à l'évolution du conflit israélo-palestinien, au développement du contentieux sur le nucléaire iranien.
Le Liban fer de lance de tous les combats, exutoire de toutes les frustrations, de toutes les soifs de vengeance ou de revanche... Inutile de rappeler que la Syrie, elle, s'accommode fort bien d'un Golan indéfiniment occupé, et se voit octroyer une virginité inespérée de la part de ceux-là mêmes qu'elle accusait de viol prémédité.
Un point encore, essentiel : combat ou non contre Israël, le Hezbollah ne peut éternellement, impunément, rester seul dépositaire d'arsenaux militaires hors de l'État. Tôt ou tard, exacerbation de sentiments communautaires aidant, d'autres parties voudront s'arroger les mêmes privilèges, s'octroyer les mêmes armes des discordes à venir. Une route largement ouverte aux fanatismes, aux intégrismes de tout acabit.
Alors, gouvernement ou pas, cabinet d'union ou de désunion, le verrou est ailleurs, dans cette détermination, chaque jour affichée, chaque jour vérifiée, d'empêcher l'État de se reconstituer. Une invite à tous les excès, à tous les abus, et il n'y a plus personne pour entendre raison.
Sur la rive adverse, au-delà de la Galilée, Israël qui affûte ses armes pour de nouvelles aventures pourrait difficilement s'en plaindre... Merci qui ?

