Il jette une lumière crue, dévastatrice, sur nos travers innés, sur le péché originel, celui d'un accord quasiment entaché de nullité pour non-respect de ses obligations, de sa finalité.
Les sorties intempestives de Walid Joumblatt, ses revirements spectaculaires, son repositionnement communautaire ne constituent, en fin de compte, que le reflet d'un mariage non consommé, d'une union sans cesse remise en question : de déchirements en retrouvailles, de guerres civiles en réconciliations pathétiques, la carapace protectrice a toujours été la communauté.
Dix-huit allégeances religieuses pour une nation : la gageure en avait laissé plus d'un pantois, une gifle assénée à tout un environnement monolithique, une exception qui faisait la différence, portée aux nues par ceux-là mêmes qui se sont évertués, des décennies durant, à la rendre impossible...
Cynisme de la realpolitik, double jeu si souvent pratiqué par les grandes puissances et dont bénéficie aujourd'hui la Syrie, soudainement remise bien en selle par la grâce du Prince.
Mais ne nous égarons pas : Walid Joumblatt a flairé, il y a belle lurette, les nouveaux vents venus d'Ouest, ces mêmes vents qu'il voue aux gémonies, et son réalignement nous ramène à nos vieux démons, aux clivages d'ordres confessionnel et communautaire.
« Tout ce que je demande, c'est qu'on reconnaisse notre spécificité, celle de la Montagne druze », dixit Walid bey. Spécificité druze, mais tout naturellement et conséquemment aussi, spécificités maronite, sunnite, chiite... et la boucle est bouclée.
Repli identitaire étroit et dénonciation insolente du seul slogan fédérateur « Liban d'abord », bonjour les dégâts : un creuset de 18 communautés, cultures et croyances, un melting-
pot unique en ce Moyen-Orient de tous les totalitarismes, et quand se lève le vent de la discorde, quand arrive le temps des divorces, des retournements de veste, c'est alors l'implosion, le rappel des dures réalités confessionnelles.
Marounistan, Druzistan, Chiistan, Sunnistan, c'est un Libanistan que les différentes communautés du pays ont produit au fil de leurs querelles, de leurs règlements de comptes, et le Liban du fol espoir de 1943 reste entièrement à refaire, à recréer.
Une entreprise colossale systématiquement sabotée par la pérennisation des zones de non-loi, par l'immunité armée que s'octroient les États dans l'État, par l'obstination de divers partis et courants à se recroqueviller dans le cocon rassurant du communautarisme étroit, à ne regarder tout ce qui les entoure que par le petit bout de leur lorgnette, un repli annonciateur de bourrasques à venir.
La Syrie, entre-temps, plante tranquillement de nouvelles banderilles dans le corps libanais, Israël fait étalage de ses muscles et la diplomatie de l'ombre peaufine déjà un nouvel accord bilatéral sur le Liban !
Alors, gouvernement ou pas, 14 Mars ou 8 Mars, majorité ou minorité, la course est engagée pour tirer les marrons du feu, dussent-ils, tous, s'y brûler les doigts, y laisser leur âme...

