Étrange destin que celui du Liban : qu'il sombre dans la folie ou retrouve la raison, qu'il se morcelle en ghettos de haine ou célèbre les amours retrouvées, qu'il vive dans les nuages ou retombe brutalement sur ses pattes, ça ne lui fera jamais les pieds...
Incorrigible ? Pas nécessairement, mais forcément rebelle parce que toujours soumis à des vents contraires, toujours sollicité par des sirènes perverses, harcelé par des maîtres chanteurs aux talents reconnus.
L'histoire du Liban ? Un éternel recommencement : retournez à vos archives personnelles, à celles des nombreux médias, vous y découvrirez les mêmes situations ubuesques, les mêmes contradictions étalées sur des décennies, un long fleuve peu tranquille, charriant conflits civils et guerres désastreuses.
Les acteurs régionaux se succèdent au gré des alliances brisées, des humeurs versatiles, les protagonistes locaux, eux, restent les mêmes, éternels boucs émissaires, cobayes perpétuels d'expériences sans cesse renouvelées, élaborées dans les salles obscures des diplomaties rompues à la realpolitik.
Revenons à nos moutons : les tractations pour la formation du nouveau gouvernement entrent dans une phase pour le moins délicate, les scénarios les plus surprenants se mettent en place, pulvérisent les idées préconçues, les slogans longtemps assénés, ce n'est, nous explique-t-on, et en toute amertume, qu'une adaptation aux réalités nouvelles, la prise en compte des changements radicaux intervenus sur la scène régionale.
Que la Syrie y ait mis son grain de sel, son grain de sable, qu'elle ait réussi à se repositionner comme acteur incontournable, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Ce n'est là que le résultat d'une intransigeance sans faille, d'ouvertures occidentales conséquentes dont on attend maintenant des dividendes, des contreparties... sur la scène libanaise plus précisément.
Que l'Arabie saoudite, longtemps « gardienne du temple », longtemps à l'écoute des doléances, des inquiétudes du sunnisme libanais, plus particulièrement après l'assassinat de Rafic Hariri, ait jugé bon de prendre, elle aussi, le chemin de Damas, c'est que des données nouvelles, positives ont surgi, c'est que la Syrie est désormais tenue de répondre aux mains tendues par des ouvertures encore plus palpables, plus concrètes.
Saad Hariri bientôt à Damas, une visite qui ne serait que la résultante du nouveau climat régional ? On voit venir, on entend déjà les cris d'orfraie : oublié l'assassinat du père, oubliées la série d'attentats et de meurtres, la mobilisation populaire entretenue tout au long des années écoulées ?
Interrogations pertinentes, fondées, mais les réponses fusent déjà comme autant de justifications, d'explications laborieuses : le tribunal international est en marche, les équations régionales et internationales ont été bouleversées... et c'est un Saad Hariri vainqueur aux élections législatives, donc en position consolidée, qui remet sur le tapis le dossier des relations syro-libanaises.
Restons dans nos moutons : qu'on le veuille ou pas, qu'on l'apprécie ou pas, force est de reconnaître que la Syrie a toujours été l'empêcheuse de tourner en rond, celle qui peut aussi bien faire la pluie que le beau temps... par alliés locaux interposés, et Dieu sait qu'ils ne sont pas peu nombreux.
Mais force, aussi, est de reconnaître que cette entreprise n'a jamais été de tout repos et que le Liban, dans toutes ses composantes et à tour de rôle, y a mis le holà, parfois avec violence, chaque fois que la conjoncture s'y est prêtée.
La différence est là, elle est fondamentale : Liban pragmatique, parce que les circonstances l'imposent, mais aussi Liban rebelle quand son âme est menacée, quand ses particularités sont mises en danger. Une constante de son histoire, une vérité incontournable, résultat naturel, conséquence évidente de sa diversité, de sa pluralité.
On en parle tous les jours, on en débat sans arrêt quand les autres, tout autour de nous, se taisent. C'est là toute la différence. Vive la différence !
Toute la différence…
Par Nagib AOUN, le 06 juillet 2009 à 00h00

