Et si cela venait à se produire ? Et si au matin du 8 juin, le Liban se retrouvait projeté de l'autre côté de la barrière, confronté pour la première fois de son histoire à un face-à-face inédit : l'État de droit négociant ses derniers carrés avec l'État dans l'État ?
Et si au matin du 8 juin, une bonne partie des Libanais se réveillaient avec dans la bouche le goût amer de l'irréparable, avec dans le cœur le douloureux sentiment d'une fracture irrémédiable ?
En clair, si au matin du 8 juin, le Hezbollah parvenait, par les élections, fort de l'appui du Courant patriotique libre, d'une couverture chrétienne inespérée, à se saisir des rênes d'un pouvoir qu'il n'a pas arrêté d'affaiblir, de ligoter au fil des années, qu'arriverait-il alors, quelles perspectives s'ouvriraient pour le Liban meurtri ?
Des réformes et un changement ? Le printemps promis à coups d'affiches et de posters racoleurs ? Grattez un peu : sous le vernis, le constat implacable, la dure réalité, celle d'un parti de la pensée unique, intrinsèquement religieux, qui affiche bien haut ses couleurs, qui ne cache nullement ses intentions, ses ambitions : lutte à outrance contre Israël, coordination étroite, intime avec l'Iran, économie de guerre soutenue par un arsenal militaire sans cesse reconstitué, sans cesse amélioré.
Est-ce donc là le Liban du changement et des réformes que nous promet le CPL ? Est-ce donc là le Liban prospère, flamboyant, celui qui va attirer les investisseurs, profiter rapidement de la manne des grandes institutions financières ?
Allons ! un peu de réalisme, un peu de pragmatisme pardieu : avec la réputation sulfureuse du Hezbollah, avec la consécration de la primauté de ses armes, celles qui justifient, qui pérennisent sa structure d'État dans l'État, c'est l'ostracisme garanti, la mise en quarantaine assurée.
Que les autruches sortent donc leur bec des sables de l'amnésie, des déserts de l'autisme : l'argent a une peur bleue des situations à risque, les investisseurs ont une profonde répulsion pour les empêcheurs de tourner en rond.
Que serait-ce alors lorsqu'il s'agit du Hezbollah, d'un parti qui vilipende quotidiennement l'ordre international, qui tourne en dérision les résolutions des Nations unies et qui peut, du jour au lendemain, faire basculer le Liban dans l'horreur de la guerre pour des raisons que la raison souvent ignore.
Cela n'a pas encore été explicitement, publiquement évoqué, mais dans les coulisses de la diplomatie, comme dans celles de la finance, on n'hésite plus à en parler : une victoire des forces du 8 Mars aux prochaines législatives pourrait avoir de lourdes conséquences économiques : gel des investissements, arrêt de certaines aides, fuite de capitaux en cas de dérives sécuritaires en rapport avec le conflit régional.
Israël a d'ailleurs d'ores et déjà prévenu que l'arrivée en force du Hezbollah au pouvoir signifierait qu'à l'avenir, c'est tout le Liban qui serait pris pour cible si la guerre devait éclater à nouveau.
Réjouissante perspective alors que l'armée risque d'être privée de toutes les aides promises... de peur qu'elles ne tombent aux mains d'un parti de Dieu plus État dans l'État que jamais !
Prophétie de malheurs à venir ? Certainement pas, mais lumière crue sur les dommages collatéraux qui pourraient résulter des options politiques qui feront du scrutin du 7 juin une échéance cruciale, déterminante.
Menteurs, imposteurs sont ceux qui en minimisent l'enjeu, lourde, bien lourde, est la responsabilité de l'électeur à l'heure du choix.
Fasse le ciel qu'il n'ait pas à s'en mordre les doigts un jour... quand tout aura été dit, quand tout sera trop tard ■
Nagib AOUN

