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Passez le blanc !

Dur, dur d'être Premier ministre, surtout quand ce n'est même pas par accident, mais par l'effet d'une épouvantable tragédie que l'on s'est retrouvé catapulté au Sérail, que l'on a à gérer un tel fouillis de paramètres locaux et régionaux, politiques et affectifs, que l'on est tenu d'avaler, jour après jour, une aussi phénoménale quantité de couleuvres...

 

Les dernières déclarations de Saad Hariri illustrent parfaitement les aléas d'une charge particulièrement délicate et ardue dans un pays tel que le Liban. Elles traduisent en effet un remarquable effort - stoïque ou pathétique, sinon pitoyable, comme on voudra - visant à confirmer la normalisation des rapports avec Damas après cinq années de crise : normalisation devenue incontournable pour le Liban à la minute même où les puissances occidentales mettaient fin à l'isolement dans lequel elles confinaient la Syrie et entreprenaient de dialoguer avec elle sur des questions aussi diverses que l'Iran, l'Irak, le Yémen, le Hamas et le Hezbollah.


Toujours est-il que de l'entretien exclusif publié lundi par le quotidien saoudite al-Chark al-Awsat, et qui a eu l'effet d'une véritable bombe, ce sont deux petites phrases que l'on aura généralement retenues. Se livrant, dans la première, à une autocritique en règle, le chef du gouvernement dit son regret d'avoir commis une erreur en lançant des accusations aussi politiques que hâtives contre le régime de Damas au lendemain de l'assassinat de son père. L'aveu en aura fait sursauter plus d'un, surtout parmi les centaines de milliers de citoyens qui ont accompagné ou suivi Saad Hariri dans sa colère et ses suspicions, et qui n'ont pas droit, eux, au moindre mot de regret. À l'heure des examens de conscience, on aurait fort apprécié, par ailleurs, une reconnaissance, même timide, par la Syrie, de ses propres erreurs commises à l'égard du Liban.


Cela dit, plus renversante encore est la seconde petite phrase de Hariri, dans laquelle, entreprenant d'expliquer laborieusement le comment du pourquoi, il en vient à aligner hélas aberration sur aberration. Sa malencontreuse hâte, c'est à l'irruption sur la scène de ces trop fameux faux témoins que l'attribue le jeune leader du mouvement du Futur. Ainsi, ces douteux personnages auraient lancé sur une fausse piste l'enquête internationale, provoquant de ce fait la rupture libano-syrienne et réussissant même à politiser l'attentat du 14 février 2005. Or, c'est oublier que l'épisode des faux témoins (devenus, faute d'arguments plus solides, le leitmotiv des ennemis du Tribunal spécial pour le Liban) n'occupe qu'une part infinitésimale des indices patiemment accumulés par les enquêteurs, à preuve que leurs dépositions ont été très vite écartées. Quant à la maligne politisation d'un attentat aussi évidemment, aussi effroyablement politique pourtant, elle n'aura surpris et choqué que ceux qui croyaient n'avoir affaire qu'à un vulgaire crime passionnel ayant tout de même nécessité l'utilisation d'un bon millier de kilos d'explosif !


Trop vite accusée naguère, la Syrie ? Et puis soudain trop vite blanchie, sans attendre la publication de l'acte d'accusation du procureur Daniel Bellemare ?


À la décharge de Saad Hariri, on évoquera une troisième de ses petites phrases passée quasiment inaperçue, et dans laquelle il signale que le tribunal de La Haye poursuit, vaille que vaille, son petit bonhomme de chemin, loin des jugements hâtifs portés çà et là. C'est dire que le Liban officiel continue de s'en tenir au libre cours d'une justice internationale déjà vivement contestée par les amis de la Syrie et de l'Iran, le Hezbollah en tête. C'est dire aussi que de nouveaux et spectaculaires revirements vont sans doute être exigés de Hariri, que la cabale va redoubler de pressions pour forcer les magistrats libanais de La Haye à la démission, pour contraindre le gouvernement à se dédire et se renier, à suspendre le financement partiel du tribunal.


C'est de l'État libanais, en définitive, que l'on s'acharne à faire un très authentique faux témoin.

 

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Dur, dur d'être Premier ministre, surtout quand ce n'est même pas par accident, mais par l'effet d'une épouvantable tragédie que l'on s'est retrouvé catapulté au Sérail, que l'on a à gérer un tel fouillis de paramètres locaux et régionaux, politiques et affectifs, que l'on est tenu d'avaler, jour après jour, une aussi phénoménale quantité de couleuvres...
 
Les dernières déclarations de Saad Hariri illustrent parfaitement les aléas d'une charge particulièrement délicate et ardue dans un pays tel que le Liban. Elles traduisent en effet un remarquable effort - stoïque ou pathétique, sinon pitoyable, comme on voudra - visant à confirmer la normalisation des rapports avec Damas...