C'est vrai que, pour une bonne part, cet énorme trou noir était imputable à la guerre. Mais l'après-guerre n'a rien arrangé, bien au contraire. Car non seulement des sommes considérables ont été dépensées (ou plus souvent détournées !) en réparations de fortune et prétendues remises à niveau de centrales archaïques, mais la pratique du vol s'est répandue et s'est trouvée pratiquement institutionnalisée, tant il est vrai que c'est par la tête que pourrit d'abord le poisson.
Ainsi, l'État vole absolument l'usager quand il s'avère incapable de lui assurer ses besoins en courant, sans que cela se traduise pour autant par des tarifs plus doux. À leur tour, nombre de citoyens volent la république en procédant à des branchements illicites dans les banlieues dites autonomes, en ce sens qu'elles échappent à tout contrôle étatique. Si bien qu'à l'intérieur de ce véritable cercle vicieux, seules les honnêtes gens passent à la caisse, et même deux fois plutôt qu'une, puisqu'il leur faut payer en sus le providentiel générateur de quartier, même si là encore, il y a de l'abus...
Il faut croire que le ministre Gebran Bassil a la main plus heureuse avec les mégawatts qu'avec les ondes hertziennes, dont il a tâté lorsqu'il officiait aux Télécommunications. Quoi qu'il en soit, on lui saura gré d'avoir planché sur une stratégie à long terme, rompant ainsi avec une longue et funeste tradition de bricolages et de rafistolages. L'homme de la rue n'aura sans doute pas compris grand-chose aux savants détails techniques du plan de redressement adopté lundi par le Conseil des ministres. Les yeux fixés sur l'échéance de 2014, il lui faudra par ailleurs des trésors de foi pour croire à d'autres promesses. L'une d'elles a trait ainsi à ce système miracle évoqué par le ministre et permettant de couper le courant aux abonnés qui s'abstiendraient d'honorer leurs quittances. Voilà qui serait bien fait pour les puissants de tous bords, déjà dénoncés récemment par le ministre, qui depuis des années estiment que tout leur est dû, y compris le courant ;mais quid de tous les fraudeurs qui ne se sont même pas embarrassés de contracter un abonnement, sous prétexte qu'ils résident dans des périmètres de sécurité, autrement dit des ghettos armés ?
Ce n'est pas là cependant le plus incertain. Toute stratégie, aussi convenablement planifiée puisse-t-elle être, ne vaut en réalité que par l'environnement institutionnel présidant à son exécution. D'associer les pays donateurs et le secteur privé au financement de ce plan de redressement ne saurait suffire à maquiller l'impuissance d'un État fractionné et concurrencé de surcroît par un État dans l'État. Quand la loi n'est pas la même pour tous, quelle régularité peut-on escompter en présence d'un juteux projet de près de cinq milliards de dollars ?
C'est sur ce point précis, celui d'une transparence longtemps absente, qu'il est impérieux de rassurer une opinion des plus sceptiques. Chat électrocuté craint le plus froid des voltages.
Issa GORAIEB
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