Le terrible Staline s'était abusivement décerné le charmant titre de petit père des peuples : Père Fouettard de la pire espèce en réalité, et même épouvantable infanticide, puisque les victimes de ses polices politiques, liquidées d'une balle dans la nuque ou parquées à vie dans les goulags de Sibérie se chiffraient par millions.
Dans un registre plus rassurant, un ministre de l'Intérieur est lui aussi, en quelque sorte, le petit père du peuple. Car il est essentiellement là pour prendre soin des gens de la maison, les citoyens, cette fonction domestique se trouvant parfaitement illustrée d'ailleurs par le titre britannique de Home Secretary. Ces gens de la maison, le ministre est tenu de garantir leur sécurité, corps et biens, qu'ils se trouvent chez eux ou qu'ils s'aventurent dans la jungle d'asphalte où la vie d'un piéton compte à peine davantage que celle d'un moucheron. Pari fort hasardeux que voilà, compte tenu de l'indigence des effectifs de police et de gendarmerie affectés à la circulation routière, compte tenu aussi de l'éparpillement du pouvoir au Liban, de la prolifération des armes, et des incessantes et criminelles ingérences étrangères.
Cette mission quasiment impossible, il est juste de reconnaître que plus d'un détenteur du titre s'y est fort honorablement frotté. On croit rêver en se remémorant par exemple un Raymond Eddé descendant il y a un demi-siècle dans la rue pour inculquer aux automobilistes le respect des feux rouges, et gagner les piétons aux vertus des trottoirs et des passages cloutés. Toujours est-il qu'il y a bien longtemps que nul ne s'était vraiment préoccupé de cette chose impalpable et non moins précieuse pourtant, aux yeux du citoyen, que sa sécurité : c'est sa dignité, invariablement tenue pour quantité négligeable, tant par les dirigeants politiques que par les administrations étatiques.
C'est désormais chose faite, avec l'énorme gueulante qu'a poussée le ministre Ziyad Baroud, à la vue de l'embouteillage monstre de lundi matin aux entrées nord de la capitale, et qui était dû à des travaux routiers exécutés au mauvais moment et au mauvais endroit. Prenant feu comme salpêtre, fulminant contre l'entreprise en charge des travaux de bitumage, dénonçant en termes sévères le manque de coordination entre les départements officiels concernés, c'est un ras-le-bol immémorial qu'a exhalé Baroud : celui des Libanais voués à subir la loi des magouilleurs et des puissants, à quémander leur dû auprès des services publics, à payer sans cesse de leur temps, de leur énergie et de leurs nerfs, et soudain invités par le ministre à aller devant les tribunaux pour exiger réparation.
Ziyad Baroud n'est sans doute pas un faiseur de miracles ; et de surcroît il n'a pas fait que des heureux lundis, son collègue des Travaux publics contestant aussitôt en effet sa décision de geler tous les travaux routiers jusqu'aux élections législatives du 7 juin prochain. Il faut d'ailleurs souhaiter à ce propos que quelqu'un pensera à entourer de signalisations lumineuses les trous laissés béants sur la chaussée et qui constituent des pièges mortels. Si en revanche ce ministre fort de ses seules références académiques, non candidat aux législatives et donc nullement soucieux de racoler des électeurs, si ce ministre là est aujourd'hui la coqueluche du public, c'est tout simplement parce qu'il a réinstitué les égards normalement dus aux Libanais et Libanaises ordinaires, aux gens comme vous et moi. C'est parce qu'au lieu de se perdre, comme tant d'autres, en déballages de linge sale, en outrances, délires et autres formes de mégalomanie électorale, il s'est souvenu qu'il était aussi, qu'il était d'abord, un citoyen.
Puisse-t-il faire école. À lui emboîter le pas, les hommes aux grandioses desseins que l'on voit gesticuler sur la place publique y gagneraient en hauteur. La vraie.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Dans un registre plus rassurant, un ministre de l'Intérieur est lui aussi, en quelque sorte, le petit père du peuple. Car il est essentiellement là pour prendre soin des gens de la maison, les citoyens, cette fonction domestique se trouvant parfaitement illustrée d'ailleurs par le titre britannique de Home Secretary. Ces gens de la maison, le ministre est tenu de garantir leur...

