Je vous livre le résultat tout de suite et croyez-moi il est surprenant. Un à un. Oui, un but partout car si les Libanais sont mieux instruits - et éduqués - que nous Marocains, et probablement plus riches. Nous avons la chance d'avoir au Maroc un État plus fort, qui fonctionne mieux et ce n'est pas un mince avantage. Oui, vous m'avez bien lu.
Est-ce parce que l'État libanais était structurellement faible qu'il y a eu la guerre civile, ou est-ce parce qu'il y a eu la guerre civile que l'État est si faible ? Je ne saurais vous dire, mais l'État marocain sur lequel nous nous défoulons à longueur de temps fonctionne beaucoup mieux que son homologue libanais et c'est une chance que nous n'évaluons probablement pas à sa juste valeur.
Impossible de raconter le Liban sans dire que sur ses 16 millions de ressortissants, trois quarts vivent à l'étranger. Bienvenue au paradis de Western Union. Mais la ressemblance s'arrête là. Alors que nous sommes trente millions qui vivent (partiellement) au crochet de trois, ils sont quatre millions qui vivent au crochet de douze. Les crochets ne sont donc pas de la même taille et la charge supportée, pas du même poids. Alors que nos immigrés, dans leur écrasante majorité, occupent dans les pays où ils vivent des emplois peu qualifiés et mal rémunérés, les expatriés libanais sont cadres, chefs d'entreprise ou commerçants. L'explication réside en un seul mot : éducation. Ses conséquences sont considérables et se mesurent, entre autres, en monnaie sonnante et trébuchante. Liban 1, Maroc 0.
Mais revenons aux quatre millions qui sont restés pour garder la maison, et occasionnellement la faire exploser. Ils vivent un peu à l'étroit. Dix mille kilomètres carrés. À titre de comparaison, le Maroc fait 710 000 kilomètres carrés, soit soixante-dix fois le Liban. J'en conclus qu'il n'y a pas que la guerre qui a poussé les autres dehors. Il y a aussi les montagnes qui, bien que n'ayant pas bougé de leur place depuis des milliers d'années, occupent tout de même deux bon tiers de la surface du pays. Tout ce beau monde vit soit sur une étroite bande côtière, soit dans quelques plaines par-ci par-là.
Imaginez que les constructions ne s'arrêtent quasiment pas de Kenitra à el- Jadida et que l'atlas soit juste à droite de l'autoroute quand vous roulez vers le Nord et vous commencez à comprendre ce qu'est le Liban.
Multipliez par dix le nombre de sociétés d'affichage comme FC Com (je choisis celle-là au hasard) et offrez-leur les routes, les autoroutes, les façades d'immeuble, les toits de ces mêmes immeubles, les portes des toilettes, les couvercles de ces mêmes toilettes, pour qu'elles y affichent les promos de double recharge, de rhinoplastie, mammoplastie, fessoplastie et vous aurez une image de la bande côtière qui va de Saïda à Tripoli en passant par Beyrouth. Reprenez tout ça et offrez-le à des prédateurs immobiliers à côté desquels les nôtres passent pour des anges et vous comprendrez comment on peut défigurer toute une partie d'un pays magnifique. Comme quoi, que le dynamisme économique et entrepreneurial, s'il n'est pas régulé par un minimum d'État, peut vous donner un désastre urbanistique et environnemental. L'explication réside en un seul mot : État. Liban 1, Maroc 1.
Bon, c'est vrai qu'en termes de voisinage, nous avons l'Algérie qui ne nous aide pas beaucoup, mais, croyez-moi, quand vous êtes coincés entre Bachar el-Assad au Nord et Bibi Netanyahu au Sud et qu'il n'y a que trois cents kilomètres entre les deux, Bouteflika paraît certes hargneux et rancunier mais somme toute assez inoffensifs. Tindouf ? Ils l'ont à l'intérieur, en plusieurs exemplaires et avec dedans des Palestiniens sans papiers et sans droits aucuns.
Heureusement, ils ont aussi des voisins sympas. Chypre, sorte de Cabo Négro et Ceuta à la fois mais insulaire et gréco-turque ce qui lui permet de devenir une base de repli pour les Libanais les plus riches quand le voisin du Sud se pique une de ses crises de défoulement.
Mais Israël n'est contraint de venir casser la baraque que quand les Libanais rechignent à le faire eux-mêmes, ce qui depuis 1975 n'arrive qu'assez rarement. Ils ne sont peut-être que quatre millions mais croyez-moi, bien segmentés. Alors, il y a les chiites, les sunnites, les maronites, les druzes, les orthodoxes, les Arméniens, et, au sein de chaque secte, il y a les espions israéliens, les espions syriens, les espions iraniens, les agents doubles, les agents triples.
Politiquement, il y a les hariristes, les hezbollahistes, les phalangistes refoulés, les amalistes, et au sein de chaque parti, les espions... Tout ça, pour une population égale à celle de Casablanca moins Sidi Moumen et Sidi Maarouf. Forcément il y a de l'ambiance.
Karim TAZI


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