Possédant une culture aussi profonde que variée, s'intéressant aussi bien à la philosophie qu'à la peinture et la musique, il était de ces esprits éternellement jeunes car vifs et étonnés. Il aime Oum Koulthoum, Piaf, Dostoïevski, Sartre, Kafka. Il y avait, bien sûr, Marx, Engels, mais aussi Hegel et Nietzsche.
La guerre civile a éclaté au début de la vie d'adulte de mon père. C'était un dimanche 13 avril 1975. Il est monté de Aïn el-Remmaneh au Nord à 8 heures du matin. En route, lui et ses amis ont essayé de régler un problème, à Amchit, entre une voiture libanaise et les passagers d'un bus appartenant au Front populaire de libération de la Palestine. Arrivé à son village au Nord, il écouta la radio, entouré de ses amis. Le même soir, des heurts éclataient entre Chiyah et Aïn el-Remmaneh et la guerre prenait rapidement un aspect confessionnel.
À cette époque, il travaillait au journal du Parti communiste libanais, al-Nida', et il était donc impliqué dans la guerre. Il n'avait pas de projets d'avenir. Le cours de sa vie était déjà tracé. Il était un militant actif et c'était l'essentiel à ses yeux. Les études et la vie privée accompagnaient cette fonction principale qu'il avait entamée très jeune, en 1967, avec la défaite de la guerre du 5 juin. Il appartenait à une génération qui portait en elle des rêves, des ambitions, des objectifs, des expériences. Cette génération, autant libanaise qu'arabe, a vu sa conscience politique se former entre deux dates : 1967 et 1982. Malgré la position claire du parti, mon père cherchait inlassablement des compromis afin de garder des bonnes relations avec les autres, voire même avec l'ennemi. En fait, la première et la plus essentielle leçon de la guerre était l'impossibilité d'éliminer l'autre.
En 1975, les militants et les membres du parti se rendaient de moins en moins à l'université. Les autres, qui n'étaient pas concernés directement, avaient déjà quitté le pays. Une question m'a paru évidente à l'époque. Il m'a répondu, avant même que je la lui pose, que non, il n'avait pas pensé à émigrer. En outre, il avait pris la décision d'épouser ma mère. Il me disait en souriant que, pour lui, c'était presque un acte qui défiait la guerre, une manière de dire non à la guerre, en prenant une décision de fonder une famille, en pleine guerre. Dans son esprit, c'était là une autre forme de résistance.
Il ne se rendait plus autant au Nord ; cette vaste région montagneuse parsemée de villages lui était interdite.
Plus tard, dans leur premier domicile à Nabaa-Mohammad el-Hout, mes parents voyaient pleuvoir les gros obus et se multiplier les victimes aux barrages. Les lignes de démarcation étaient partout, et cette région devenait extrêmement dangereuse. Mon père se rendait à pied au journal, situé à Mazraa. À pied, me disait-il, tu avais plus de chance de rester vivant, surtout le soir.
La guerre remodèle les appartenances. Le collectif qui dicte sa ligne de conduite impitoyable, mène en temps de guerre à des atrocités inimaginables, elles-mêmes consolidant, par le crime commun, le sentiment d'appartenance à une communauté.
Si l'histoire se construit par la violence, si la violence est liée à l'exploitation, à l'assujettissement, au pouvoir, comment peut-on établir une distinction entre les diverses formes et catégories de recours à la force ? Comment et pourquoi l'homme peut-il susciter autant de peur, injustifiée pour la plupart ?... Sur ces 10 452 kilomètres carrés, un espace plutôt étroit, les massacres perpétrés et ceux en instance de l'être simplifiaient le pays, forçant chacun à demeurer, à fuir, ou à créer un nouveau « chez-soi ». Mais la guerre provoque d'autres départs, d'autres dispersions et afflictions.
Il y a ceux qui sont morts dans un accrochage, d'une balle, d'un obus, dans l'explosion d'une voiture piégée, ou sur un barrage dressé par les « autres ». Les hommes se réconfortent comme ils peuvent et quand ils veulent. Dans une guerre, tout est relatif. Enterrer un mort, un ami, un parent devient mieux que de ne pas le retrouver, et de tomber dans l'angoisse de l'inconnu. L'histoire d'une guerre civile est en quelque sorte celle de la mort. Chaque jour porte la fatalité à laquelle on ne peut pas échapper. Mais la vie, dans ses petits détails quotidiens, investit la guerre. On ne choisit pas la guerre, on la subit - au moins pour les plus faibles...
Mais nous sommes coupables, nous aussi. C'est que dans une guerre civile on ne peut prétendre à l'innocence et faire valoir que l'on est de simples exécutants d'ordres émanant d'une « machine » hiérarchique qui, elle, est la criminelle.
Dans une guerre civile, la marge de liberté est grande, et le déchaînement de la brutalité humaine est omniprésent. Beaucoup des amis de mon père périrent durant ces années de guerre. Les morts sont les gardiens de la mémoire et, à ce titre, il est essentiel de préserver les cimetières. Durant la guerre, ils furent parfois profanés, à Beyrouth ou en montagne. Violer le lieu des ancêtres est un aspect très fort du refus de « l'autre ». Elle signifie outrager son histoire, comme si l'on voulait dire : « Partez avec vos morts, emportez votre histoire, vous n'avez plus de racines ici. » En outre, beaucoup connurent la prison.
Certains sont partis loin. Il y a les opportunistes, ceux qui ne supportent pas d'être avec les perdants. Il y a ceux qui ont emprunté d'autres chemins. Et il y a ceux qui, n'ayant trouvé aucun refuge, naviguent dans les années qui passent, sans horizon.
Je me suis retrouvée moi-même, un soir, dans ces années de guerre, en train de revivre les souvenirs de mon père. Il me racontait les journées de marche, la faim, la soif, son amour du Liban. Après un moment, il décida de sortir. Il s'éloigna un peu, il faisait clair car la lune était presque pleine. On voyait les étoiles partout dans le ciel.
Il reste à dire ceci : sous aucun prétexte il ne faut provoquer une guerre civile. Il n'y aura jamais de gagnants. « Dans une guerre civile, la victoire même est une défaite. » (Lucain).
Journaliste à « Executive Magazine »


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