Le théâtre Inja est la première salle de spectacle au Liban. Elle avait été construite en 1885 par Hassan el-Inja, commissaire de la ville, qui avait - disait-on - réussi grâce à la comédie à y enrayer le crime. Cette construction italienne bénéficiait d'une architecture et d'un style exceptionnels. En effet, les Italiens avaient, à l'époque, un savoir-faire très apprécié des Ottomans. César Nawfal avait fait venir des architectes italiens pour la construction de son palais, leur travail avait plu à Hassan el-Inja qui leur avait confié la construction d'un théâtre... à l'italienne.
Depuis 1905, date à laquelle il a été inauguré, et jusqu'aux années 1960, ce théâtre a réussi à bouleverser les mœurs en instaurant chez les Tripolitains une passion pour le spectacle ; il a vu défiler les plus grands artistes du monde arabe, dont la plus célèbre reste néanmoins la diva Oum Kalsoum, « étoile de l'Orient », pour qui on avait déroulé le tapis rouge depuis le port et jusqu'au théâtre !
De tout cela, il ne reste malheureusement qu'une carcasse boiteuse et infirme - une sorte de stèle - sur laquelle on peut s'accrocher pour essayer de reconstruire et réhabiliter ce qui est perdu. De l'avis des experts et des architectes, cela est encore possible et le centre-ville de Beyrouth en est le meilleur exemple.
Monsieur le Ministre, je suis consciente que, quelquefois, les enjeux économiques prennent le dessus et les hommes d'affaires voient leurs intérêts dans une perspective différente de la nôtre. Mais je reste persuadée, et en application des objectifs de notre association, qu'il n'est pas acceptable de dénaturer notre ville (et le Liban tout entier) et qu'il n'y a rien au monde qui mérite qu'on démolisse de nos mains les vraies richesses de notre pays.
Je ne m'attarderais pas à faire l'inventaire de tout ce qui a été anéanti par la crue du fleuve Abou Ali en 1958, puis détruit par la bêtise humaine et l'ignorance, car la liste est longue et douloureuse. Je ne veux pas non plus vous parler de ce passé révolu d'une ville joyeuse qui vivait au rythme du muezzin et des carillons entremêlés, dans une harmonie sans faille. Notre association œuvre pour rétablir cette image-là de la ville et son ouverture sur l'extérieur, loin de l'obscurantisme ambiant. Nous nous contenterons de vous rappeler que Tripoli reste la seule ville du Liban à avoir gardé, en plus de ses coutumes ancestrales, une vieille ville mamelouke et ottomane authentique ainsi qu'une citadelle, encore visitables et qui, malgré leur état de délabrement extrême, continuent de faire la fierté des habitants.
Je lis souvent vos analyses politiques très pertinentes et je sais à quel point vous êtes soucieux de préserver notre héritage culturel et historique sur tout le territoire, exactement comme cela se fait dans tous les pays développés, ainsi que l'ont rappelé récemment Georges Corm et tant d'autres.
Pour toutes ces raisons et consciente de l'attachement que vous témoignez à la culture et au patrimoine, puisque vous-même vous menez des actions pour sauvegarder les anciennes maisons de Beyrouth, je vous en conjure, en mon nom, celui des membres de mon association et celui de mes concitoyens d'annuler l'autorisation de démolition que vous aviez signée.
Le théâtre Inja fait partie de ces monuments qui reflètent une époque où la ville vivait un indéniable épanouissement culturel et gardait l'image d'une ville avant-gardiste et civilisée qui doit rester à jamais dans notre mémoire collective.
Association pour la sauvegarde du patrimoine de Tripoli
Présidente


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