Tous trois étaient venus célébrer l'anniversaire d'un élève mort en martyr quelques mois auparavant. Une musique militaire joua l'hymne des Phalanges et Bachir, tête nue, porta la main droite à hauteur de la tempe. Pressés comme des sardines sous le préau, on était tétanisé par l'aura de commandeur qui se dégageait d'un Bachir devenu, en l'espace d'un instant, un héros à nos yeux d'enfants. Puis nous fûmes refoulés par des combattants nerveux. Mais l'image est restée, intacte. Et aujourd'hui comme il y a 28 ans Bachir, non pas celui que la légende a façonné mais celui qui s'est imposé à la réalité, manque à beaucoup de Libanais pour lesquels, lui vivant, la situation actuelle n'aurait pas été la même.
Certes, Bachir n'est pas arrivé dans la pourpre mais bien au contraire dans la tourmente. C'est pendant la guerre des deux ans et les combats d'Achrafieh qu'il s'est imposé. Sa présence sur le front a galvanisé des combattants que rien ne destinait au sacrifice et au martyre. Et si cette poignée de jeunes a pu montrer au monde que si les Libanais savaient vivre ils savaient aussi mourir, c'est bien parce qu'ils avaient un chef. De même par ses discours il a rehaussé le moral d'une population qui ployait sous les obus de 240 mm et les fusées Grad. Mais Bachir a su aussi tendre la main sans honte car ce pour quoi il se battait et la cause qu'il incarnait concernaient tous les Libanais sans distinction. Son cri à lui, c'était leur rêve à tous : la libération du territoire national, la restauration de la souveraineté de l'État, l'ordre, la sécurité, la transparence, l'égalité... De combattant en treillis il deviendra chef d'État avant de finir héros national. Bachir fut tout cela en très peu de temps, le temps suffisant pour continuer, 28 ans après sa mort, à toujours fasciner, à toujours diviser les hommes entre ceux qui ont cru en son message et ceux qui, jusqu'à la fin des temps, se rangeront aux côtés de ses assassins.


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