À Och, les opérations de déblaiement se déroulaient dans le calme et, par endroits, les habitants ouzbeks aidaient même les militaires. Victor Drache/AFP
Les véhicules, chargés de soldats en armes, avancent lentement le long d'un marché qui n'est plus que l'ombre de lui-même, les étals ayant été saccagés lors des violences interethniques de la semaine passée, qui ont fait des centaines de morts et des centaines de milliers de réfugiés et de déplacés. Aux abords de la mosquée criblée d'impacts de balles, des habitants médusés - hommes pour la plupart - se réunissent et suivent avec appréhension les mouvements des militaires qui se dirigent vers un camion-citerne aux pneus crevés faisant office de barricade. Quelques minutes plus tard, le blindé de tête traîne le véhicule endommagé vers un croisement et l'abandonne au bord de la route. Immédiatement, la circulation reprend et les voitures avancent dans la rue pour la première fois depuis plus d'une semaine.
« Je ne leur fais pas confiance. Ils lèvent les barricades, mais comment je sais, moi, que tout ne va pas recommencer ? » marmonne Sanjan Alimov, 22 ans, qui habite à deux pas de la mosquée. Les Ouzbeks, qui accusent pourtant les militaires d'avoir tiré sur eux, observent la scène dans le calme. Tout autour, des maisons brûlées témoignent du déchaînement de violence.
Les blindés rebroussent ensuite chemin pour se diriger vers une autre barricade faite de colonnes de béton posées au sol. Mais les chenilles du transport de troupes ne parviennent pas à agripper ces longs cylindres qui se coincent sous le véhicule. Les soldats décident alors de faire le travail à la main et, soudain, une dizaine d'Ouzbeks, jeunes ou vieux, et même un enfant tenant un pied de biche rejoignent ceux qu'ils décrivent comme leurs bourreaux. Dix minutes plus tard, la voie est libre, Kirghiz et Ouzbeks se remercient d'un modeste hochement de tête. « Nous les aidons pour que l'aide humanitaire puisse passer. Les gens veulent le calme maintenant, et les soldats disent que si on ouvre, on aura le calme », explique Tolounbaï Ousmanov, frêle retraité de 66 ans, qui a aidé à déblayer la chaussée. « Allah nous aide, alors on leur fait confiance pour que désormais tout aille bien », renchérit un autre habitant du quartier, Alicher Zakirov. Il dit cependant craindre de nouvelles attaques « le 22 juin, il y a des rumeurs, et parfois elles se réalisent ». Le lieutenant-colonel de réserve Jounous Kalmatov est aussi confiant. En charge de l'opération à Chahid-Tepa, ce Kirghiz semble détendu et il parle aux habitants. Tantôt souriant, tantôt grave, il est à l'écoute, cherchant à rassurer les Ouzbeks. « Des deux côtés, tout se passe bien. Tout le monde est d'accord pour lever les barricades. On les aide à enlever les véhicules lourds », assure-t-il.
La rancœur et les craintes des Ouzbeks, principales victimes des affrontements, sont cependant encore loin d'avoir disparu. Mohammad, chauffeur de taxi, jure ainsi qu'il a vu l'un des deux blindés déblayant les barrages tirer sur des civils, rue Alicher Navoï, pendant les affrontements. « Je reconnais son numéro d'immatriculation, le 436. Ces salauds nous tuent et, ensuite, ils disent nous aider », tempête le vieil homme, cramponné au volant de sa voiture, la mâchoire serrée de rage.
Samedi, le maire d'Och, Melisbek Myrzakmatov, avait fixé un ultimatum pour la levée des barrages aux entrées des quartiers ouzbeks avant 12h00 GMT dimanche, faute de quoi les autorités menaçaient de « recourir à la force ». Malgré l'ouverture des barrages, le gouvernement provisoire a décidé de prolonger jusqu'au 25 juin l'état d'urgence et le couvre-feu en vigueur à Och et les districts avoisinants.
Les violences entre les communautés kirghize et ouzbèke qui ont éclaté dans la nuit du 10 au 11 juin à Och, deuxième ville du pays, avant de se répandre dans la région voisine de Djalal-Abad, ont fait jusqu'à 2 000 morts, selon la présidente kirghize par intérim, Rosa Otounbaïeva.


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