Alain Carpentier : « Le cœur artificiel est un défi purement humain et scientifique. »
Lors de son dernier passage au Liban, à l'invitation de l'Université Saint-Joseph, qu'il aide d'ailleurs à mettre au point un pôle de technologie et de santé, il a fait à L'Orient-Le Jour une mise au point de ces recherches. Il est toutefois indispensable de préciser à ce stade que le Pr Carpentier, grand ami du Liban, a assisté le pays durant les pires années de la guerre.
En 1984 et à la demande de la princesse de Bourbon Lobkowicz (connue pour son action humanitaire au Liban, notamment à travers l'Association Malte Liban qu'elle a créée en 1987), il aide ainsi l'hôpital de Jezzine, avec l'Ordre de Malte. Quelques années plus tard, il donne son concours à la création du service de chirurgie cardiaque à l'Hôtel-Dieu. « Je n'oublie pas la contribution de M. Amine Gemayel, alors président de la République, à la mise en place de ce service », insiste le Pr Carpentier, qui tient à cette occasion à manifester sa « sympathie à la famille Gemayel et à toutes les familles qui, au cours des dernières années, ont perdu un des leurs dans des circonstances dramatiques ». « De pareilles épreuves renforcent la détermination de ceux qui aiment le Liban pour l'aider encore plus », poursuit-il, affirmant dans ce cadre que le président français Nicolas Sarkozy « inscrit son action dans la continuité de Jacques Chirac et a pour le Liban une très grande considération. C'est l'un des motifs qui l'a poussé à proposer l'Union pour la
Méditerranée ».
Un défi scientifique et humain
Il y a une quinzaine d'années, le Pr Carpentier a entamé ses recherches sur le cœur artificiel. « Il s'agit d'un défi purement scientifique et humain, estime-t-il. Dans le monde, il existe en fait près de 100 000 malades par an dont le cœur est détruit par un infarctus, une maladie effroyable qui n'est autre que la mort d'une partie du cœur par le blocage des vaisseaux qui le nourrissent. Fort heureusement, la majorité de ces infarctus guérissent, mais lorsqu'ils sont massifs, les techniques actuelles de cardiologie interventionnelle ou de chirurgie cardiaque sont dépassées et la seule solution qui existe actuellement est la transplantation cardiaque. Or il y a un très grave manque de donneurs, d'où le défi que tente de relever le cœur artificiel. Beaucoup de tentatives ont été faites, aux États-Unis notamment. Toutes ont échoué sur le même problème, la formation de caillots à l'intérieur du cœur. »
Ayant inventé les valves cardiaques bioprothétiques qui, précisément, n'induisent pas la formation de caillots, le Pr Carpentier a pensé pouvoir amener sa pierre à ce domaine. « Je connaissais bien ces matériaux, puisque je les ai inventés et utilisés depuis trente ans pour fabriquer des valves cardiaques mieux tolérées que les valves dites mécaniques qui existaient auparavant, explique le Pr Carpentier. Précisément, ces valves n'ont pas tendance à former de caillots à leur contact avec le sang. J'ai cru qu'il suffisait de les introduire dans un modèle de cœur artificiel existant. Malheureusement, cela n'a pas suffi parce que le meilleur matériau est tout simplement inefficace si le fonctionnement du cœur n'est pas parfait, c'est-à-dire physiologique. J'ai donc développé un tel cœur qui se comporte exactement comme un cœur normal. »
Un seul homme ne pouvant pas effectuer ce travail seul, le Pr Carpentier a trouvé « un partenaire miraculeux » en la personne de Jean-Luc Lagardère, qui a mis à sa disposition une équipe d'ingénieurs de l'aérospatiale. « Ensemble, nous avons inventé la prothèse dont on parle aujourd'hui », précise-t-il.
Cette aventure remonte toutefois à quinze ans, indique le Pr Carpentier, soulignant que la décision qu'il avait prise avec Jean-Luc Lagardère de tenir leur entreprise « strictement confidentielle en raison de l'incertitude du résultat a été rompue le jour où il a fallu passer la main à l'industrie, qui a des règles et des impératifs économiques différents ». Et de signaler que ce cœur pourra être disponible dans les dix-huit prochains mois. « Nous avons mené plusieurs simulations et implantations qui nous laissent penser que le problème de la coagulation devrait être résolu », souligne-t-il.
Et le Pr Carpentier de faire remarquer : « Les cœurs qui existent actuellement sont en fait des prothèses d'assistance circulatoire temporaire. Elles ne peuvent convenir lorsque l'on a besoin d'un remplacement définitif du cœur. Le cœur artificiel dont nous parlons est fait pour les malades qui ne peuvent bénéficier d'une transplantation pour des raisons médicales ou par manque de donneurs. »
Problèmes éthiques
Quels sont les problèmes éthiques que pose le cœur artificiel ? « Le coût élevé que pose cet appareillage de haute technologie fait qu'il risque de ne pas être accessible à tout le monde et d'être réservé aux seuls patients qui peuvent le payer, répond le Pr Carpentier. Ce problème continue de m'interpeler et une réflexion est actuellement conduite à l'Académie des sciences à ce sujet. Si le coût du cœur artificiel est moindre que le coût du malade traité médicalement, alors le problème éthique ne se pose pas. Il en est de même, si le coût est moindre que celui d'une greffe cardiaque. En matière de grande insuffisance cardiaque, il arrive un moment où le prix des nombreux médicaments, celui des examens de laboratoire et des hospitalisations répétées dépassent de loin le coût d'un remplacement de cœur, sans parler des aspects psychologiques et des répercussions familiales. »
Sur le plan religieux, « un cœur artificiel ne devrait pas poser plus de problème qu'une jambe artificielle ou un stimulateur cardiaque », assure le Pr Carpentier. « Dans toutes les religions, l'homme en bonne santé a pour devoir d'aider l'homme malade ou handicapé et de lui manifester sa solidarité, indique-t-il. C'est l'essence même de la médecine. Les valeurs humaines fondamentales sont les mêmes dans toutes les religions. Ce qui est surprenant, c'est de voir ce que l'homme en fait parfois. »
L'avenir de la chirurgie cardiaque
Quel est l'avenir de la chirurgie cardiaque ? « Certains disent qu'elle va disparaître et qu'elle sera supplantée par la cardiologie interventionnelle, technique qui consiste à réaliser des actes chirurgicaux en utilisant des cathéters introduits par les vaisseaux jusqu'au cœur, explique le Pr Carpentier. Cela n'est pas vrai. Je n'ai jamais vu une solution qui fait complètement disparaître une solution précédente. La plupart du temps, elle s'en inspire et constitue un complément aux solutions précédentes. Cela s'applique à la cardiologie interventionnelle, qui reste merveilleuse dans la mesure où elle permet de pratiquer un certain nombre d'interventions sans ouvrir le malade et sans anesthésie, mais ce n'est pas la panacée. Elle a ses propres limites et inconvénients, en particulier celui d'être moins efficace parfois. Dans mon domaine, la chirurgie reconstructrice des valves cardiaques est une technique chirurgicale qui permet seule de guérir définitivement le malade. Ce n'est pas le cas avec la cardiologie interventionnelle. Chacun peut comprendre qu'on opère mieux un cœur en allant voir sur place et avec des gestes directs qu'en étant obligé de se contenter d'images radiologiques et d'instruments simplifiés tenus à l'extrémité de sondes flexibles. Il faut savoir aussi que la chirurgie a beaucoup évolué. De nos jours, les incisions sont deux fois moins grandes, les séjours hospitaliers deux fois moins longs et les douleurs beaucoup plus réduites. Bref, cardiologie interventionnelle et chirurgie cardiaque coexistent pour le plus grand bénéfice des malades et les décisions d'avoir recours à l'une ou à l'autre doivent être prises en commun par les chirurgiens et cardiologues. »
Qu'en est-il des cellules souches ? « Celles-ci soulèvent un très grand espoir à juste titre, signale le Pr Carpentier, mais cette technique prendra du temps pour s'imposer. C'est tout l'opposé du cœur artificiel qui est indiqué quand le cœur est mort, alors que les cellules souches ne peuvent être utilisées qu'en cas d'infarctus limité, quand le cœur fonctionne encore. Même quand elles deviendront efficaces, les cellules souches ne remplaceront pas la greffe cardiaque ni le cœur artificiel. Là encore, c'est un exemple de complémentarité des techniques. C'est comme cela que la médecine
progresse. »


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