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La suppression du confessionnalisme politique, un élément de la « guerre froide » sunnite-chiite

Par Fouad KHOURY HÉLOU
Le confessionnalisme politique constitue un défi majeur pour le Liban. En émiettant le pouvoir, il engendre « l'irresponsabilité » du système politique et rend le Liban difficile à gouverner. C'est pourquoi l'on entend régulièrement des appels à la déconfessionnalisation politique émanant de toutes les confessions. Certes, au nom de la modernité, on ne peut que soutenir les efforts tendant à laïciser la société et le pays. Mais force est de reconnaître que toute déconfessionnalisation du système politique sera difficile à accomplir dans la conjoncture actuelle, pour de multiples raisons. C'est pourquoi parler de déconfessionnalisation politique est souvent aujourd'hui une forme de pression ou de « chantage ». Mais une pression qui, contrairement à ce qu'on pourrait croire, n'est pas essentiellement dirigée vers les chrétiens ou les druzes. Elle concerne principalement les sunnites et les chiites, qui se livrent une course pour le pouvoir au Liban et au Moyen-Orient.
Observons le système politique libanais. « L'irresponsabilité » de ce système, conséquence du confessionnalisme politique, provient de l'égarement du pouvoir entre le niveau national, à savoir celui de l'État, et le niveau communautaire. Dans les faits, la pratique politique et la Constitution issue de Taëf ont consacré le « vide » du pouvoir central, qui ne fonctionne que par consensus entre les trois présidences de la République, du Conseil et du Parlement, lesquelles sont attribuées selon les communautés religieuses. Ainsi, aucune institution essentielle de l'État ne peut emporter les décisions toute seule. Cette situation a été confirmée lors de la conférence de Doha, qui a consacré la pratique du « tiers de blocage », octroyant à chaque grande communauté la possibilité de bloquer les décisions en Conseil des ministres. Le pays ne fonctionne donc que par consensus entre les communautés, sinon c'est la paralysie.
Conséquence, l'État libanais n'est aujourd'hui qu'un exécutant des volontés communautaires, et non un décideur. Mais, d'un autre côté, aucune communauté, en tant que telle, ne détient de prérogatives formelles lui permettant de remplacer l'État. Chaque communauté essaie donc d'influencer les décisions de l'État dans le sens de ses propres intérêts. Cela donne au final un système « hybride », ni centralisé ni fédéral, où la décision ne se situe en réalité nulle part. Les décisions se prennent dans une zone « floue », nommée le « consensus communautaire », qui se situe entre les niveaux centralisé et décentralisé, et qui, par définition, évolue et change avec chaque nouvelle situation. D'où la difficulté de prendre chaque décision.
Cela pose un grave problème : fondamentalement, aucune institution politique n'est responsable de ce pays, parce que aucune n'a les moyens de l'être. Ainsi, si le pays est mal géré, qui faut-il incriminer ? L'État et ses institutions, ou bien les communautés et leurs dirigeants ? Chacun renvoie à l'autre les responsabilités, ce qui prive au final le peuple de repères et d'institutions solides. Affaiblissement des institutions, blocage des décisions et des réformes, clientélisme, perte de confiance de la population : devant cette situation, on entend régulièrement des appels à la déconfessionnalisation du système politique, prélude supposé à l'édification d'un État solide basé sur la citoyenneté.
Cependant, force est de reconnaître qu'une telle avancée sera difficile à mettre en pratique dans un avenir proche. D'abord, le confessionnalisme politique n'est que le miroir de la société et des mentalités. Et, surtout, on peut difficilement envisager de supprimer le confessionnalisme politique alors que le confessionnalisme lui-même est à son apogée, au Liban et au Moyen-Orient, avec la rivalité exacerbée entre chiites et sunnites. Dans cette situation, la suppression du confessionnalisme politique provoquerait très probablement un affrontement majeur entre ces deux communautés au Liban ; car, en éliminant les quotas et garanties politiques, elle ferait disparaître tous les garde-fous « protégeant » les communautés. Il n'y aurait plus ni garanties minimums pour les uns, ni limites maximums aux ambitions des autres. Ce qui provoquerait un affrontement entre sunnites et chiites afin de déterminer qui dirigerait le pays « laïcisé » : qui contrôlerait la présidence de la République, le commandement de l'armée et d'autres institutions.
Conclusion, point essentiel, toute suppression du confessionnalisme politique, si elle est par exemple réclamée par un dirigeant chiite, n'est pas dirigée contre les chrétiens, mais d'abord contre les sunnites. Car les sunnites sont les premiers concernés : la suppression du confessionnalisme politique affaiblirait très probablement les chrétiens, mais, pour les sunnites, ce serait une question « de vie ou de mort », dans la course contre le pouvoir que se livrent aujourd'hui chiites et sunnites au Liban et au Moyen-Orient. Réclamer la suppression du confessionnalisme politique est donc avant tout un moyen de pression, une menace voilée de guerre civile, dans un but politique, qui est d'obtenir des concessions. Avec éventuellement l'appui de puissances régionales, la question du confessionnalisme politique au Liban devenant ainsi un sujet de négociation syro-saoudien ou irano-saoudien. Et ce serait la même chose si cette suppression était réclamée par un dirigeant sunnite. Sachant que, dans les deux cas, il est peu probable que les intentions de supprimer le confessionnalisme politique soient sérieuses, car, on l'a vu, cela peut provoquer un affrontement. Ce que les Libanais cherchent à éviter, c'est pourquoi ils ont signé l'accord de Doha suite aux combats de mai 2008.
Ainsi, globalement, le confessionnalisme politique fait l'intérêt des communautés musulmanes autant, voire plus, que celui des autres communautés. En distribuant le pouvoir à l'avance entre ces communautés, il stabilise le rapport de force entre elles et contribue à les rassurer. Et, dans tout cela, les chrétiens (ou les druzes) ne sont pas les premiers visés ; surtout qu'en réservant aux chrétiens un certain nombre de postes-clés, et d'abord la présidence de la République et le commandement de l'armée, le système issu de Taëf permet aux sunnites et aux chiites d'éviter de s'affronter pour l'attribution de ces postes. Les chrétiens jouent donc un rôle « modérateur » essentiel, indépendamment de leur poids numérique.
Il est donc probable que les appels à la déconfessionnalisation restent pour le moment un simple slogan. Car comment pourrait-on, au Liban, faire le contraire de ce que fait l'Irak : déconfessionnaliser le Liban, alors que l'Irak lui-même se dote d'une Constitution confessionnelle-fédérale, pour calmer les affrontements entre sunnites et chiites qui embrasent le pays depuis 2003. Le confessionnalisme politique demeure donc à l'heure actuelle « le pire des systèmes, à l'exception de tous les autres1 ». Son seul avantage étant qu'en divisant le pouvoir il entrave l'émergence d'un régime autoritaire centralisé, dans une région fort propice à cela, ce qui permet au Liban d'avoir une société civile dynamique.

(1) Expression de Churchill, parlant de la démocratie.
Le confessionnalisme politique constitue un défi majeur pour le Liban. En émiettant le pouvoir, il engendre « l'irresponsabilité » du système politique et rend le Liban difficile à gouverner. C'est pourquoi l'on entend régulièrement des appels à la déconfessionnalisation politique émanant de toutes les confessions. Certes, au nom de la modernité, on ne peut que soutenir les efforts tendant à laïciser la société et le pays. Mais force est de reconnaître que toute déconfessionnalisation du système politique sera difficile à accomplir dans la conjoncture actuelle, pour de multiples raisons. C'est pourquoi parler de déconfessionnalisation politique est souvent aujourd'hui une forme de...
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