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La « libanisation » du Moyen-Orient et ses conséquences sur le Liban (II)

Par Fouad KHOURY HÉLOU
Précisons les faits : la suppression du régime baassiste irakien a provoqué l'émergence d'un « corridor chiite » sous influence iranienne, qui passe par Bagdad, puis Damas avec le régime alaouite, issu du chiisme, et enfin le Liban avec le Hezbollah, la plus grande formation communautaire armée et structurée sur le territoire libanais. Les chiites détiennent désormais une « clef » essentielle du pouvoir, à savoir la force militaire, en Irak, en Syrie et au Liban. Cela dit, ils n'exercent pas pour autant une domination politique exclusive : ils ne sont pas seuls dans ces pays et leur mentor iranien n'est pas seul dans la région. Il y a aussi les sunnites, l'Arabie saoudite et l'Égypte, sans compter la Turquie, Israël et les USA eux-mêmes. Il n'y a donc pas de « majorité » ou de groupe exclusivement dominant dans ces pays ; il n'y a que des « minorités » qui se partagent le pouvoir selon des modalités qui diffèrent d'un pays à l'autre : Syrie, Irak, Liban (voir L'Orient-Le Jour du mardi 30 novembre 2009).
Ainsi, en Syrie, le système « minoritaire » est bien rôdé depuis Hafez el-Assad : les alaouites tiennent la présidence, l'armée et les forces de sécurité, mais ils ont passé un pacte dès les débuts du régime afin de partager le pouvoir avec les sunnites. À la nuance près que ce pacte avait été passé avec la petite bourgeoisie sunnite des campagnes et des villes moyennes, qui était auparavant défavorisée (exemple : Abdel Halim Khaddam, originaire de Lattaquié), et non avec la grande bourgeoisie damascène qui détenait auparavant le pouvoir. Cette distinction entre « petite » et « grande » bourgeoisie sunnite a créé un équilibre car, de facto, il n'y a plus de majorité sunnite, mais plusieurs « minorités » : les alaouites, les « sunnites du régime » et les « autres » sunnites, parmi lesquels on distingue les islamistes et les laïcs. Cette hétérogénéité est une des raisons qui a permis aux alaouites de perdurer.
En Irak, les choses sont moins stables, car la chute du régime baassiste est encore récente, mais elles commencent à s'équilibrer. Les chiites ont la prééminence, mais ils doivent partager le pouvoir avec les Kurdes et les sunnites. Ils ne peuvent dominer tous seuls la scène intérieure, car ils sont divisés en plusieurs tendances ; et s'ils tentaient de gouverner seuls et d'écarter les autres communautés, cela déclencherait une guerre civile de vaste ampleur dont personne en Irak ne semble avoir les moyens, au bout de six ans de lutte. Il y a donc un équilibre qui s'organise progressivement.
Au Liban, le système peine à se mettre en place. Les Libanais se sont brusquement réveillés après le retrait syrien en 2005 pour constater que, fondamentalement, l'accord de Taëf n'avait fait qu'institutionnaliser leurs différences sans pour autant les réguler. Dans les faits, le système libanais est ainsi fait aujourd'hui qu'aucune communauté ne peut plus le dominer. Observons d'abord le rapport de forces entre elles. Les sunnites et les chiites se détachent du lot, car ils possèdent chacun des atouts spécifiques : un soutien financier régional (respectivement Arabie saoudite et Iran) ; un soutien politique régional (Arabie saoudite, Turquie et Iran) ; et enfin un poids démographique. Ces atouts permettent aux sunnites et aux chiites d'émerger, mais provoquent un choc frontal entre eux. Or, personne ne peut l'emporter. Il est par exemple difficile aux chiites de vaincre au Liban, car cela aurait des conséquences en Irak et entraînerait de facto une victoire générale de l'Iran au Proche-Orient, voire dans le Golfe. Ce que refuseraient tous les rivaux de Téhéran : Turquie, Israël, pays arabes... sans compter les USA. Donc, si le face-à-face communautaire prend parfois un aspect violent, aucune communauté ne peut outrepasser le statu quo. Ainsi, en mai 2008, fort de son organisation militaire, le Hezbollah a déclenché à Beyrouth une opération qui lui a permis de contrôler le terrain. Mais il n'a pu aller au-delà de cette victoire. Conclusion, le jeu politique libanais, miroir de l'équilibre régional, se caractérise par l'immobilisme, tout en étant complexe du fait de la multiplicité des communautés.
La réalité politique sur le terrain reflète également ce statu quo. Le 14 Mars a remporté la majorité lors des élections de juin 2009. Mais cette majorité, il la doit notamment au bloc Joumblatt, qui regroupe plus d'une dizaine de députés, et sans lequel le 14 Mars détient moins de 64 députés sur 128. Or, si le bloc Joumblatt (ainsi que les Arméniens et certains chrétiens, voire le bloc Berry) quitte la majorité et se positionne « au centre », afin de ménager les deux parties, alors l'on se retrouve dans le curieux scénario où 14 et 8 Mars (symbolisant sunnites et chiites) sont tous deux « minoritaires ». Dans ce cas, le Liban se serait retrouvé sans majorité parlementaire stable et n'aurait pu former de gouvernement ; un blocage donc, en attendant un signal de l'extérieur sur base duquel l'unanimité s'est refaite et le gouvernement a pu être formé. Cette équation a résumé la vie politique libanaise durant la deuxième moitié de 2009.
Mais pour quelles raisons ce blocage dans la formation du gouvernement s'est-il produit ? Plusieurs explications sont avancées, impliquant le rôle iranien, syrien, saoudien ou américain. Mais il est aussi une autre raison : l'émergence du gouvernement n'a pas constitué une priorité immédiate après des élections dont le pays est sorti profondément divisé. Entre-temps, le vrai pouvoir est émietté entre, d'une part, les leaders confessionnels, qui détiennent souvent une influence directe sur les organismes de sécurité (sans nécessairement passer par le gouvernement central), et, d'autre part, la communauté internationale et les organismes la représentant (Finul renforcée au Liban-Sud, instance de surveillance de la frontière libano-syrienne, tribunal international, autres organismes). Un pays divisé et « sous mandat ».
Notons que, dans la situation actuelle, l'implantation des Palestiniens devient à terme possible, car personne ne s'y opposera. Les sunnites sont pour ; les chrétiens et les druzes ne peuvent seuls l'empêcher ; et, surtout, les chiites ne s'y opposeront pas, s'ils conservent ce qu'ils désirent : une force militaire autonome, même dans le cadre d'un statu quo politique général. En simplifiant à l'extrême, on pourrait dire que le règlement du dossier palestinien et l'implantation, s'ils ont lieu, seront une compensation donnée par les USA aux sunnites pour accepter la montée chiite.
En tout état de cause, tout gouvernement libanais doit, pour le moment, refléter « l'esprit de Doha », en référence à la conférence qui a suivi les affrontements sunnites-chiites de 2008, et qui a instauré le compromis gouvernemental dit des 15-10-5, consacrant l'octroi du « tiers de blocage » aux chiites (et aux sunnites) et institutionnalisant donc le statu quo. Et ne nous y trompons pas : Doha a simplement permis d'éviter l'affrontement généralisé et la partition du pays. Nous ne sommes plus, comme avant 1975, dans le cas où un groupe politique, les « chrétiens », contrôlait le Liban. Nous ne sommes pas non plus, comme après Taëf, dans le cas où un autre groupe, les « musulmans », dirigeait le Liban, sous domination syrienne, qui rassemblait sunnites et chiites sous son aile. Depuis 2005, il n'y a plus de groupe « majoritaire » ou dominant ; il n'y a plus que des groupes « minoritaires » : sunnites, chiites, chrétiens, druzes, arméniens... chacun étant incapable tout seul de s'imposer. Signe positif, la pression régionale et internationale empêche aujourd'hui la déstabilisation et l'éclatement du pays. Mais le risque est dans la sclérose progressive du système, qu'il devient impératif de réformer.
Précisons les faits : la suppression du régime baassiste irakien a provoqué l'émergence d'un « corridor chiite » sous influence iranienne, qui passe par Bagdad, puis Damas avec le régime alaouite, issu du chiisme, et enfin le Liban avec le Hezbollah, la plus grande formation communautaire armée et structurée sur le territoire libanais. Les chiites détiennent désormais une « clef » essentielle du pouvoir, à savoir la force militaire, en Irak, en Syrie et au Liban. Cela dit, ils n'exercent pas pour autant une domination politique exclusive : ils ne sont pas seuls dans ces pays et leur mentor iranien n'est pas seul dans la région. Il y a aussi les sunnites, l'Arabie saoudite et l'Égypte, sans compter la...
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