L'une de Farid Aldin Attar (XIIIe siècle) : « Reste devant la porte si tu veux qu'on te l'ouvre. Ne quitte pas la voie si tu veux qu'on te guide. Rien n'est fermé jamais, sinon à tes propres yeux. »
L'autre de Roger Godel, Au seuil d'une science nouvelle de l'homme : « Demandons à ceux qui dirigent notre destin historique, ici et là, de cultiver la tolérance et d'encourager le dialogue amical. Il y faut consacrer une longue et sérieuse patience avec beaucoup d'amour. »
Toutes les deux incarnent en effet parfaitement les contextes qui ont accompagné l'action des deux acteurs principaux de cette réalisation, où la patience et l'opiniâtreté d'un jeune Premier ministre se sont conjuguées avec la volonté marquée, discrète et soutenue d'un président de la République pour gagner enfin une bataille ardue et incertaine !
Avant d'anticiper les diverses embûches qui attendent ce gouvernement, il faudrait saluer pour la première fois, après trois décennies de mainmise étrangère, cette démarche nationale politique directement entreprise par un Premier ministre chargé de sa formation, auprès et avec les deux principales formations antagonistes de la scène politique (le 8 et le 14 Mars) pour essayer d'aboutir après les élections législatives de juin passé à la constitution d'une plate-forme commune, exclusivement « Made in Lebanon », de la gestion étatique, à savoir un Exécutif fort et solidaire. Cette action se situe en effet bien au-delà de la table de dialogue national, qui s'est réuni plusieurs fois sans jamais apporter des solutions aux problèmes conséquents à la guerre de 1975 et à la tutelle syrienne. Son cheminement prouve sans ambages ni détour que quand la volonté du « vivre avec » et de « l'acceptation de la différence avec l'autre » cohabitent et respectent des normes de démocratie, de citoyenneté, d'équilibre, de dignité et de transparence, le rassemblement autour de l'État et de ses institutions devient possible et même souhaité par tous.
Nadia Tuéni exprimait en effet cette rencontre du possible et de l'inéluctable au pays du Cèdre à travers ses quelques lignes :
« Mon pays de montagnes que chaque bruit étonne
Mon pays qui ne dure que parce qu'il faut durer
Mon pays, tu ressembles aux étoiles filantes,
Qui traversent la nuit sans jamais prévenir
Mon pays mon visage,
La haine et puis l'amour
Naissent à la façon dont on se tend la main. »
Cette épreuve réalisée grâce au bon vouloir de certains pôles régionaux influents et la bénédiction de grandes puissances internationales n'est certainement pas suffisante pour immuniser et garantir la totale indépendance nationale, même si des composantes politiques internes ont fait preuve de bonne volonté, bon gré ou malgré elles, et participé à la mise en place du nouveau gouvernement. Mais attendons toutefois de voir si cet essai s'avérera prochainement concluant, et si le contenu de la déclaration ministérielle sera adopté sans équivoques par tous les ministres et agréé par le Parlement et si, enfin, la solidarité de tous ses membres durant l'exercice du pouvoir sera inaliénable et irréversible, quelle que soit l'importance des désaccords qui pourraient surgir à propos de sujets épineux, tels que les armes du Hezbollah. En sus de cela, il ne faut pas aussi négliger l'ampleur des intérêts stratégiques extérieurs et leurs conséquences régionales. Leur impact sur le Liban risque en effet d'être désastreux, il pourrait même entraîner la remise en question de ses constantes nationales et de son indépendance. Dans ses conditions, comment qualifier cette étape de la vie de ce pays et comment agir ?
S'agit-il d'une période intérimaire, transitoire, neutralisée devant paver la voie à une réhabilitation de l'État et de ses institutions. Ou à planifier un changement constitutionnel ? Toutes les alternatives sont plausibles et même possibles, tant que le litige israélo-arabe n'aura pas été réglé et la paix entre les belligérants décidée et signée !
Quant aux modalités qui régiront l'avenir des habitants de cette terre chargée d'histoires, elles devront coller aux changements continus qu'ils ont subis depuis la nuit des temps et qu'ils continueront probablement à subir sous divers prétextes. Il faudra que tous restent constamment vigilants à tout ce qui les entoure et cherchent à gagner le temps nécessaire pour améliorer leur quotidien et les chances de survie de ce modèle national original de cohabitation entre les communautés et les cultures qu'ils ont construit et consolidé malgré l'opposition féroce de leurs voisins.
En guise de conclusion à tout ce qui précède, il serait peut-être intéressant à citer cette observation de Valéry dans La crise et l'esprit qui pourrait s'appliquer assez au destin des citoyens de ce pays : « ...Nous sommes une génération très infortunée à laquelle est échu de voir coïncider le moment de son passage dans la vie avec l'arrivée de ces grands et effrayants événements dont la résonance emplira toute notre vie. »


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