Je me souviens. Je me souviens des bruissements dans les rues de Berlin. Je me souviens de mon intuition. De celle de Marlene surtout. Nous sommes en 1989. Le 9 novembre. Nous sommes descendues à l'hôtel de Rome pour une durée indéterminée. Marlene est persuadée qu'elle va mourir bientôt ; elle me répète entre chaque goulée de Veuve Clicquot qu'elle est comme Gustav von Aschenbach, qu'elle n'expirera pour la dernière fois qu'à Berlin, qu'il est impossible qu'elle meure ailleurs qu'à Berlin. Marlene est une übertragedy queen. Elle rote : Il va se passer quelque chose liebling, tu vas voir. Il est 8h30 du matin, nous ne dormons toujours pas. Les deux jeunes marins finlandais qui avaient passé la soirée puis la nuit avec nous deux étaient partis un peu fatigués, surtout l'un deux que ma folle de Dietrich, ma mère-sœur, avait obligé à apprendre l'alphabet en français en l'appelant Jean chaque trente secondes. Mon estomac est crispé. Je nous commande une omelette aux morilles et des tomates grillées et je saute sous la douche pendant que Marlene hurle des extraits de Macbeth en français, la bouteille de champagne à la main, juste habillée d'un drap de lit en satin blanc. Je souris sous la douche en chantant à tue-tête Ich bin die fiesche Lola, un des triomphes de Marlene dans les années 30. Elle déboule dans la salle de bains en me traitant de tueuse, de meurtrière ; elle dit que j'assassine un mythe, sa chanson, puis elle se tait : Liebling, quelque chose va arriver dans Berlin aujourd'hui et je n'ai même pas la force de m'habiller. Marlene a 88 ans. Quoi quelque chose ? Elle me fait son regard d'en dessous et d'en dedans. Je lui dis en riant d'arrêter de me la faire Lauren Bacall. Elle me jette à la figure mon flacon de Shalimar que je réussis à rattraper in extremis - Marlene a toujours détesté et Guerlain et Lauren Bacall dont elle répète à qui veut l'entendre qu'elle a le regard d'une limace au moment de l'orgasme. Je répète : Quoi quelque chose ? Elle lève un bras au ciel. Marlençita, le rideau est tombé, les projecteurs sont éteints, les spectateurs sont partis, arrête de jouer. Elle, Sarah Bernhardt : Je ne joue pas, imbécile, ils vont briser le mur, ma ville va ressusciter, mon corps va ressusciter, je suis une Berlinoise, non, je suis LA Berlinoise, je suis Berlin, mes frères et sœurs vont me réunifier et je suis là, dans cette salle de bains, à te regarder te crémer les jambes, liebling tu es une pétasse. Je ris et lui rappelle qu'on peut sortir quand elle veut, je suis tes béquilles, tu le sais, si tu es persuadée que le mur va tomber aujourd'hui, viens, sortons, allons dans la foule, devenons la foule, tu es Marlene Dietrich. Doucement, tout doucement, elle sort de la salle de bains, toujours enveloppée du drap, du linceul blanc, elle s'allonge sur le lit, ferme un peu ses yeux, elle doit me confondre avec Josef von Sternberg, puis elle me sort cette phrase sublime que parfois dans mes nuits blanchies je réentends furieusement, elle me dit : Je n'ai plus l'âge d'écrire l'histoire, appelle le room service, qu'ils se dépêchent, je veux manger, j'ai faim. Elle me dit : Les Berlinois me garderont une de ces briques, je suis Marlene Dietrich. Elle me dit : Miam-miam.
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