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Nos lecteurs ont la parole

À Fraykeh, un projet absurde, dans un village laissé à la dérive

Par Gilles DEBS

Je voudrais tenter de faire part d'un sujet qui me tient personnellement à cœur : une certaine urbanisation affolante et une certaine architecture déprimante qui sévissent dans une grande partie de ce Liban depuis plus de trente ans sans loi ni scrupules ; politiquement insupportable, économiquement immoral et culturellement désastreux.
Une poignée d'affairistes, avocats, ingénieurs et architectes, prétendument respectueux et éclairés, ont eu la lumineuse idée de vouloir, une fois de plus, pour des raisons de « rentabilité », implanter dans un village de montagne, composé d'une centaine d'habitations, un soi-disant complexe de logements de gamme, gros comme la moitié du village lui-même. Autrement dit, c'est l'art et la manière d'optimiser l'irrationnel et de casser tout ce qui peut encore relever du bon sens humain. Leur projet qui se veut « exceptionnel » consisterait à construire 50 maisons et un immeuble (ou plutôt une « barre » de 16 appartements...) Sur un terrain de 17 000 m² , face à la vallée de Nahr el-Kalb, environnement d'une exceptionnelle qualité, si près des agglomérations côtières. Je suis architecte franco-libanais et je suis né dans ce village de la montagne ; j'ose prétendre que ma perception de l'espace d'aujourd'hui est imprégnée de celui dans lequel j'ai grandi.
Fraykeh, flanc de coteaux, bénéficie d'un dégagement imprenable sur cette vallée ; fait de quelques belles maisons traditionnelles et qui existent depuis toujours, le patrimoine de ce village s'étiole avec le temps en diverses transformations ou constructions d'un goût architectural généralement douteux, mais ponctuel. Néanmoins, il reste quelques espaces naturels d'une qualité remarquable, que certains habitants et moi-même, passionnés de ce village, avons toujours aimé et toujours souhaité les faire découvrir aux Libanais ou étrangers.
Berceau d'intellectuels de renom, Fraykeh compte parmi ses fils Amin Rihani, qui a chanté la beauté de la vallée, les frères Moukarzel, qui ont rayonné à partir de là, Mounir Abou-Debs, créateur du mouvement du théâtre moderne au Liban, Alfonse Philipps, artiste peintre et sculpteur allemand qui a exprimé son très grand talent à travers les espaces ruraux du village.
Durant les quinze ans de guerre, le village a été relativement épargné de l'urbanisation sauvage et de masse ; malgré quelques ratés, les espaces d'authenticité libanaise ont toujours été le ferment d'un tissu social, en équilibre fragile entre ruralité et urbanité.
Depuis quinze ans (fin de la grande guerre civile), l'urbanité prend largement le devant et des pans entiers du village sont sacrifiés à cause d'une pression immobilière sans borne.
Pourtant, un espace en bas du village, à l'écart de l'axe de liaison principal, terrain de 17 000 m² , soit peut-être 10 % de la superficie de ce village, est resté intact depuis des décennies, dans sa beauté d'origine et dans son vide. Il appartient aux religieuses. Elles n'ont a priori pas le droit d'y  construire. Elles ont décidé de la céder à des promoteurs pour la réalisation d'un projet d'habitations, dit « social ».
La norme d'habitabilité libanaise réside en deux critères, parfaitement complémentaires :
1- la surface intérieure doit être la plus grande possible.
2- la surface résiduelle du terrain, en extérieur, doit être la plus petite possible.
Malgré les apparences séduisantes, dans son subconscient, le Libanais demeure  attaché à son espace ancestral, originel. L'espace identitaire, dans lequel il se reconnaît, c'est celui de la  « médina », du « souk », avec son chaos volumétrique et ses ruelles labyrinthiques et ombrageuses. C'est un espace où l'ordre occidental ne peut pas exister ; l'axe majeur n'a pas lieu d'être ; l'ordonnancement, la hiérarchisation des espaces n'est pas extravertie, mais introvertie. Le rapport du Libanais à son espace est de l'ordre de l'intimité, du familial, du simple.
Et pourtant, le Libanais, mondialisé, conditionné, formaté, comme beaucoup, préfère chercher à s'affranchir, à s'extérioriser, à se donner dans une modernité débridée, à s'afficher dans son occidentalité à toute épreuve. Une vie dans une contradiction permanente et fondamentalement simpliste est à l'opposé du simple ; c'est une vie si compliquée.
Le problème majeur de l'espace dans cette fantasmagorie est que la ville arabe se pratique essentiellement à pied, à vélo ou même « à cheval », tandis que la ville occidentale se pratique essentiellement en voiture ; la voiture exige beaucoup de bouleversements et de sacrifices spatiaux ; les villes du golfe Arabique en sont les modèles les plus affligeants, les villes européennes essayent d'en limiter les ravages.
C'est dans une telle gageure que cette poignée d'hommes déjà cités n'ont rien trouvé de mieux que de se mêler de promotion immobilière et de reproduire le modèle de cette « médina », ou de cette « dahieh » de 50 maisons et d'un immeuble de 16 appartements dans cette vallée de Fraykeh.

 

Gilles DEBS
Architecte

Je voudrais tenter de faire part d'un sujet qui me tient personnellement à cœur : une certaine urbanisation affolante et une certaine architecture déprimante qui sévissent dans une grande partie de ce Liban depuis plus de trente ans sans loi ni scrupules ; politiquement insupportable, économiquement immoral et culturellement désastreux.Une poignée d'affairistes, avocats, ingénieurs et architectes, prétendument respectueux et éclairés, ont eu la lumineuse idée de vouloir, une fois de plus, pour des raisons de « rentabilité », implanter dans un village de montagne, composé d'une centaine d'habitations, un soi-disant complexe de logements de gamme, gros comme la moitié du village lui-même. Autrement...
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