Tout le monde a senti et d'ailleurs compris son ras-le-bol lors des tractations préélectorales face à la gourmandise, elle aussi normale et compréhensible, des partis chrétiens affiliés au 14 Mars.
Tout le monde a pu également constater l'énormité de la distance qu'il a fallu parcourir pour passer du personnage de l'adversaire honni, hué dans un même hurlement par les foules disciplinées du Hezbollah, en celui de chef politique fréquentable admis au bunker de sayyed Hassan.
On peut aussi imaginer ce qu'un tel parcours, si peu évident, a dû exiger comme adresse et finesse. Mais on peut également craindre qu'entraîné par l'élan considérable nécessité par cet extraordinaire tour d'acrobatie, M. Joumblatt ne soit retombé de l'autre côté.
On comprend difficilement en effet certaines de ses déclarations actuelles. Pourquoi ce label fédérateur et bienvenu de « Liban d'abord » adopté par le nouveau bloc haririen l'indispose-t-il tellement ? Est-il admissible qu'un leader - de surcroît druze - de la trempe de Walid Joumblatt proclame aussi froidement qu'un Liban sans la Palestine n'a aucun sens ? Ne croirait-on pas entendre un Hassan Nasrallah ou un Naïm Kassem ? Ou l'un des deux cousins Kanso soudain resurgis, l'un à l'Exécutif et l'autre au Législatif ?
Bien sûr, le drame de la Palestine ne peut laisser indifférent aucun Arabe, et même aucun être humain digne de ce nom. Encore moins un Libanais, puisque le Liban a été si directement concerné par ce fait majeur de l'histoire qu'a constitué la création d'Israël. Mais, justement, le Liban n'a-t-il pas déjà assez souffert de cette horrible tragédie qui a affecté si cruellement la Palestine et les Palestiniens ? Ne serait-il pas enfin en mesure de dire simplement : « J'ai déjà donné » ?
En fait, on accepte difficilement que M. Joumblatt refuse au Liban ce droit élémentaire de respirer, d'arrêter de se sacrifier pour toute autre cause que la sienne, fût-ce celle (sacrée) de la Palestine.
Alors que chacun des autres pays arabes se consacre en priorité, et comme il se doit, à ses propres intérêts avant toute autre préoccupation, il serait interdit au Liban d'en faire autant ? On ne comprend pas. On ne comprend pas que M. Joumblatt puisse s'insurger de voir des politiciens libanais penser libanais et proclamer que leur premier souci serait pour le Liban. Le Liban d'abord, est-ce vraiment si choquant ? Oh ! Que c'est triste de le penser !...
Je ne sais plus quel humoriste disait qu'il ne faut pas en vouloir à la girouette, parce que ce n'est pas elle qui tourne, mais le vent. Sans doute comme bon nombre d'autres Libanais, je souhaite vivement qu'un nouveau coup de vent ramène au plus tôt M. Walid Joumblatt du côté du Cèdre.
Avocat et professeur de droit


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