Atavisme, certes. J'ai dans ma famille le patriarche Youssef Tyan, un saint homme qu'on peut toujours approcher à Wadi Kannoubine. Son corps n'a jamais été embaumé et il a résisté aux ravages du temps plus d'un siècle et demi après sa mort.
Le patriarche Youssef Tyan ne fut pas d'accord avec des édits dictés à partir de Rome et encore moins aux manquements de la parole donnée par l'émir Béchir II de ne pas faire assassiner Gergi Baz.
Toisant de haut la politique et les politiciens de son temps, déjà minés par ce mal incurable qui ronge ceux qui s'y adonnent, le patriarche Tyan est parti en silence, dignement, comme il sied à un homme d'Église de le faire, sur la pointe des pieds, ce qui lui a valu un certain ostracisme de la part de Rome et d'une majorité de ses successeurs.
Ne pouvant changer le monde, il a choisi de ne pas déranger, s'enfermant dans la contemplation et la prière, conscient d'avoir cependant suivi des règles simples et précises : l'indépendance à l'égard de l'étranger, le respect de la parole donnée, la prééminence du spirituel sur le temporel, son devoir de réserve s'arrêtant toutefois aux portes du bien-être social et du devenir de la nation.
Le patriarche Youssef Tyan est né sur le littoral, et plus précisément à Beyrouth. Il avait dans ses gènes cette humble tendresse que seule sait donner la mer, la vision large, étendue et globale que nul horizon n'altère, d'où ce sentiment de liberté, de sérénité et de grandeur qu'aucun obstacle ne vient perturber.
Plus de deux siècles se sont écoulés ; les noms et les visages ont changé, mais les problèmes demeurent avec encore plus d'acuité. Si, il y a deux cents ans, une nouvelle prenait un ou deux mois pour parvenir à destination, avec un temps de réponse tout aussi long, maintenant elle est connue de par le monde à l'instant même où l'événement se produit ; les réactions sont instantanées et parfois fulgurantes, sinon véhémentes.
Justement, ces réactions, qui souvent débordent le cadre de la bienséance, à l'encontre du siège patriarcal et de son locataire, sont blessantes, même pour ceux qui ne sont pas toujours d'accord avec les vues du patriarche.
On ne peut pas demander à un responsable religieux de cette envergure de se cantonner dans les Pater Noster et les Ave Maria.
Je n'ai pas la prétention d'écrire l'histoire, mais je la retiens. Le patriarche Méouchy avait été un contempteur tenace du président Chamoun, qui avait juré de faire pousser l'herbe sur le parvis de Bkerké, tellement leurs points de vue étaient divergents. En ce temps-là, le discours politique et les qualificatifs volaient déjà bien bas.
Outre l'accalmie des années du chéhabisme, qui ont tout de même sur leur fin connu quelques secousses annonciatrices de tempêtes, nous voici revenus au point de départ : un pays divisé, des courants politiques qui démentent être à la solde de l'étranger, frère fût-il, cousin germain ou soi-disant ami qui ne nous veut que du bien, une nation qui se délabre au nom d'une terre spoliée dont plus personne n'a souvenance, une solidarité arabe qu'on ne retrouve même plus sur le papier et dont nous n'avons que faire, ou plutôt qui n'a que faire de nous et de nos problèmes.
Et tout là-haut sur sa montagne, un patriarche qui prend publiquement fait et cause pour la partie qui, dans son entendement, agit pour le bien du pays et son indépendance, s'attirant les foudres de cette autre composante qui ne comprend nullement cet engouement qui saute aux yeux dans la presse et sur tous le écrans de télévision, larges sourires de bienvenue à l'appui, alors qu'elle a peut-être les mêmes mobiles, mais les présente d'une manière prêtant à équivoque.
Je ne suis pas dans les petits secrets du patriarche, mais il est tout à fait légitime que son cœur penche du côté de ces courants et ces personnes pour qui le Liban prime toute autre considération, qui s'indignent de constater le recul effarant de la qualité de la vie au Liban face au modernisme dans les pays arabes. Oubliez le Qatar, le Koweït, Bahreïn, les Émirats et les autres, allez tout juste du côté de la Syrie et constatez son réseau routier, ses immeubles, les nouveaux quartiers qui émergent.
Bien entendu, la Syrie n'est pas un exemple de tolérance et de démocratie, pas plus que les autre régimes limitrophes, mais même dans ces pays, nul ne peut contrevenir aux lois ou avoir sa propre milice ; seule l'armée nationale est en droit de détenir des armes, seule la police peut faire la police.
Est-ce faire injure que de parler d'indépendance, de justice, de liberté ?
Est-ce aller contre nature que de lutter contre l'illettrisme qui guette une partie non négligeable de la population et son appauvrissement ?
Est-ce que vouloir redonner au Liban son image pourtant bien écornée de carrefour des civilisations est devenu un crime de lèse-majesté ?
Est-ce exiger haut et fort, sans relâche, que sur le sol national il n'y ait qu'une seule armée, c'est être passible de cour martiale et de trahison ?
Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Or celle-ci dure depuis plusieurs décennies. Tantôt on veut ancrer le Liban au pacte de Bagdad puis avec les pays du refus, tantôt on veut qu'il aborde sur les côtes du Golfe après avoir fait escale sur les rives du Barada.
Cet incessant périple est quand même lassant non seulement du fait des soubresauts à répétition qui l'accompagnent, causant d'importants dégâts, et de la cohorte de morts et d'atrocités qu'à chaque changement de cap il engendre, mais aussi compte tenu du fait que le Liban lui-même est un pays à vocation touristique, ses quatre saisons, son climat tempéré, sa beauté naturelle, ses sites sublimes regorgeant d'histoire.
Charité bien ordonnée commence par soi-même. Pourquoi chercher ailleurs ce que l'on a à portée de main, maintenant qu'une importante frange de Libanais - et après que beaucoup de sang eut coulé - finissent par entendre raison, répondent et même devancent l'appel du patriarcat maronite qui, depuis toujours, prône l'unité, l'indépendance du pays, le respect de la diversité des croyances et de la personne humaine en tant que telle.
Plus encore, le Liban est une nation qui existe depuis des siècles, son nom figure dans les livres saints tels la Bible, les Évangiles et dans les livres d'histoire ; elle est là bien présente sur toutes les mappemondes et cartes ; ce n'est pas un amas rocailleux créé de toutes pièces. Le Liban est une évidence et non un accident de l'histoire ou de la géographie.
Le Liban a toujours été un État consensuel, et c'est peut-être là que le bât blesse et que réside le quiproquo, car rares sont ceux qui ont voulu admettre cette réalité ; ils ne peuvent imposer leurs points de vue aux autres, que ce soit par la force ou le nombre, même à l'intérieur de leur propre communauté. L'histoire, qu'elle soit ancienne ou récente, le démontre et donne des exemples probants sur les retournements drastiques de situation.
Dans nos rêves les plus fous, qui aurait cru que ceux qui avaient introduit en fanfare les Syriens au Liban les feront sortir un jour sous les huées et les quolibets ?
Finalement, je crois que la position du patriarche ne diverge nullement de celle de ses prédécesseurs. Ses successeurs, j'en suis certain, feront de même. Elle est d'une clarté limpide. Rien ne saurait être résolu par la force ; notre pays doit accéder au statut de nation indépendante, souveraine et libre. Les encouragements pour une force médiane ou un nouveau centrisme, c'était, je présume, pour encourager les électeurs à faire leur choix entre tous ceux qui, malheureusement, vont prolonger le passé et ses affres, et ceux qui pouvaient aider un tant soi peu à la résurrection de ce pays.
Dommage que certains, dont la lourdeur du passé est sans équivoque, aient comme il se doit acrobatiquement saisi au vol cette perche qui ne leur était pas tendue, dénaturant du coup l'appel et les vœux du patriarche, et les vidant de leur substance.
Ce n'est sans doute que partie remise. On ne peut pas duper les gens à l'infini, et le silence de Bkerké est, à cet égard, d'une assourdissante éloquence.
Il n'en demeure pas moins, qu'on le veuille ou non, que l'histoire du Liban est intimement liée à celle du patriarcat maronite. Les hommes passent mais les institutions demeurent. N'empêche que chaque patriarche a laissé son empreinte indélébile sur ce siège qui a pour vocation la tolérance, le respect de l'autre, le renouveau, la fierté et, par-dessus tout, la souveraineté et l'indépendance.
Le Liban est une religion, sa pérennité une croyance.
Georges TYAN
Conseiller municipal de Beyrouth


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