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Pourquoi ont-ils tué Gebran ? Pr. Antoine Courban

13 avril 2008, place des Martyrs, Beyrouth On avait entrouvert les barbelés de la honte, le temps de permettre à une brochette de représentants de toutes les confessions libanaises de venir se ranger sagement devant la mosquée al-Amine. À l’occasion de la commémoration du 13 Avril 1975, qui marque le début de la longue guerre civile libanaise, on avait demandé à ces éminents dignitaires de réciter sagement un texte insipide, inodore, incolore, asexué, aseptisé, émasculé, sans consistance aucune. Ces honorables représentants du ciel, et non du peuple, ont lancé à une divinité dépourvue de la moindre identité une incantation tiède, à l’eau de rose, passe-partout, par laquelle les tribus religieuses du Liban s’engageaient à enterrer la hache de guerre afin de vivre côte à côte, ce qui ne veut pas dire ensemble, dans un Liban réduit au statut de contrée et non de pays. Les organisateurs de cette troublante cérémonie avaient omis de lire, au préalable, le livre de l’Apocalypse où l’Esprit dit : « Tu n’es ni chaud ni froid. Il vaut mieux pour toi être chaud ou froid. Mais parce que tu es tiède, ni chaud ni froid, je te vomirai de ma bouche » (Ap. 3 :15-17). Après la cérémonie, la barrière de la honte se referma, les dignitaires rentrèrent chacun dans son enclos ou dans sa bergerie. Plus personne n’est en mesure aujourd’hui de se rappeler le moindre passage de l’insignifiante oraison. 14 Mars 2005, place des Martyrs, Beyrouth Jamais le peuple n’avait autant marché pour arriver au cœur du cœur du pays. Chacun était sorti de chez lui, entraîné par le mouvement général, sans savoir trop ce qu’il allait faire au centre de la ville. D’autres lieux du Liban ont vu d’autres foules plus organisées, plus militantes, moins communiantes. Ce 14 Mars 2005 demeurera à jamais l’événement non politique par excellence. Oui, événement non politique parce que moment fondateur d’une souveraineté longtemps désirée, jamais réalisée. « Chacun, pris dans le corps de la foule, fait serment de rester uni à l’autre. La marche, la foule-communion, le rythme à l’unisson,… les slogans repris en chœur, l’occupation de l’espace central… font de tous des souverains, ils revendiquent ce qui leur appartient, pas de pillage, pas de panique, juste une émotion collective qui emporte l’adhésion de tous, enfin l’unanimité, la première depuis toujours. » Chacun donne son corps à Beyrouth. Il prend possession de ce qui appartient à tous, la ville. Chacun éprouve, en son for intérieur, un sentiment d’appartenance à autre chose que la religion ou le territoire. Chacun sent, dans sa chair, que ce qui est commun à tous est le sien propre. Chacun, pour la première fois de sa vie, éprouve au fond de lui-même le sentiment indicible de la souveraineté et la liberté qui en découle. L’urbanité citoyenne Pour la première fois de sa vie, le Libanais anonyme articule les premiers balbutiements de la citoyenneté. À portée de main, il sait que désormais, tout peut être possible même si rien n’est acquis. Il sait que, par son choix libre et personnel, il peut faire en sorte que « le destin, passif et subi, se transforme en destin assumé et construit ». Comment ne pas jouir, en un moment aussi privilégié, de l’euphorie de cette liberté souveraine qui fonde la citoyenneté ? De tels moments de communion directe à la substance même de la citoyenneté sont exceptionnels dans l’histoire d’un peuple. Soudain, un homme se leva et se mit à dire ce que tout le monde sentait et pensait. Gebran Tuéni, héritier d’une très longue tradition d’urbanité, prit la parole et prononça son désormais immortel serment que tout Libanais connaît par cœur alors que nul ne se souvient du moindre mot de la prière inconsistante du 13 avril 2008. En cinq courtes phrases, sans fioritures, sans effets oratoires, Gebran, l’homme libre, le citoyen, le fils du peuple, proclama non une communion à un dénominateur commun religieux, non un serment de vassalité à un pouvoir absolu, mais un engagement citoyen de « convivance » ou de « vivre-ensemble ». Mais cette citoyenneté partagée n’est rien en elle-même car elle a un but clairement annoncé par la bouche de Gebran Tuéni, « la défense de la grandeur du Liban », la patrie souveraine de la « convivance ». Voilà pourquoi ils ont tué Gebran. Ils savent que, de la Méditerranée aux confins de l’Afghanistan, seule Beyrouth est en mesure d’assumer cette urbanité, prérequis indispensable de la citoyenneté. Ils savent que seule cette citoyenneté est en mesure de réduire leur pouvoir tyrannique à ce qu’il est : un reflet du néant. Quiconque a osé incarner l’idée d’un Liban souverain, patrie de l’urbanité, a été éliminé. Quiconque a osé défendre la ville contre le territoire (tribal, clanique, etc.) a été écarté. La liste de ces témoins, morts pour défendre un Liban-pays et non un Liban-contrée, est appelée à s’allonger. Quand le général Michel Aoun avait âprement défendu la « ville », il fut chassé du palais de Baabda le 13 octobre 1990. Quand le général Michel Aoun a accepté de se contenter du « territoire » tribal, il fut chaleureusement applaudi sur les bords du Barada le 3 décembre 2008. 1- J. Beauchard, L’Urbanité libanaise en question, conférence donnée au Cercle Annette Elefteriadès le 25/04/2007. 2- J. Salem, De la tragédie à l’histoire. Une introduction à la lecture de l’Énéide, 1988, Cariscript, Paris, p. 54-55. Article paru le vendredi 12 décembre 2008
13 avril 2008, place
des Martyrs, Beyrouth

On avait entrouvert les barbelés de la honte, le temps de permettre à une brochette de représentants de toutes les confessions libanaises de venir se ranger sagement devant la mosquée al-Amine. À l’occasion de la commémoration du 13 Avril 1975, qui marque le début de la longue guerre civile libanaise, on avait demandé à ces éminents dignitaires de réciter sagement un texte insipide, inodore, incolore, asexué, aseptisé, émasculé, sans consistance aucune. Ces honorables représentants du ciel, et non du peuple, ont lancé à une divinité dépourvue de la moindre identité une incantation tiède, à l’eau de rose, passe-partout, par laquelle les tribus religieuses du Liban s’engageaient à enterrer la hache de guerre afin de vivre côte à côte, ce qui ne veut pas dire...