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Les lendemains du 13 octobre 1990, le début d’une résistance qui a rapidement fait tache d’huile Cinq jeunes Libanais ont écrit à leur façon une page de l’histoire du Liban

REPORTAGE
13/10/2005
La commémoration du 13 octobre 1990 qui avait consolidé la mainmise syrienne sur le Liban après l’assaut donné aux troupes du général Michel Aoun, a cette année un goût agréable, et en même temps amer, de liberté et d’indépendance retrouvées. S’il est vrai qu’une conjonction d’événements a accéléré le départ des Syriens et la dislocation du système mis en place par Damas au Liban, il est tout aussi vrai que la fin de la mainmise syrienne sur le pays a été l’aboutissement d’un long combat, acharné, persévérant et inlassable, engagé par une poignée de Libanais, des jeunes en majorité, au lendemain du 13 octobre 1990. Un combat qui sera relayé plus tard par ceux qui ont œuvré pour l’adoption par le Congrès américain du Syria Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act (SALSRA). Un combat qui a fait oublier toutes les souffrances, les humiliations et les frustrations des quinze dernières années. « Il n’était pas question d’accepter le fait accompli. » Tel un leitmotiv, cette phrase revient sur les lèvres de tous ceux qui ont été un jour ou l’autre impliqués dans la bataille pour le rétablissement de l’indépendance et de la dignité libanaises. Au moment où un grand nombre de Libanais, officiels, hommes d’affaires ou simples citoyens, s’accomodaient de la tutelle syrienne, ceux-là s’étaient organisés dans le cadre d’un mouvement pacifique et tenace de résistance qui a duré quinze ans et dont des jeunes ont été le moteur. «La flamme qu’on avait essayé d’éteindre le 13 octobre 1990 n’est pas morte. Une étincelle a continué de briller. Nous l’avons entretenue. » Aujourd’hui âgé de 36 ans, Michel a gardé toute la fougue de ses 21 ans, l’âge qu’il avait lorsqu’au lieu de commencer à réfléchir sur sa carrière, il s’était fixé pour objectif de restituer au Liban sa souveraineté et son indépendance perdues. Michel et son frère Jean, ainsi que Marwan, Abdo et Habib sont le noyau dur du premier groupe de résistance qui s’est formé à partir du moment où le Liban a été satellisé, il y a exactement quinze ans. C’est un sentiment de rage et de révolte qui a été le principal catalyseur de leur mouvement. Une rage et une révolte communicatives, puisque les cinq, qui opéraient au début en solo, ont fini par être rejoints par des milliers de jeunes, tous braqués sur le même objectif : jeter le Syrien dehors. Car si pour le Liban officiel de l’époque, la date du 13 octobre 1990 a marqué « la fin d’une rébellion » ou « la fin de la guerre », pour de nombreux Libanais, elle a constitué le début d’une étape pire que celle de la guerre, celle de l’aliénation de l’entité libanaise. 14 octobre 1990 : à Nantes, après avoir passé quelques heures au commissariat pour avoir saccagé, dans un moment de fureur démentielle, le stand de journaux qui annonçaient en titre de une « la chute du général Aoun au Liban », et après avoir asséné un coup de poing au policier qui tentait de le maîtriser, Michel tente de reprendre ses esprits en pensant à l’action future. Pour lui, il était hors de question de garder les bras croisés. Une idée lui hante l’esprit : la résistance. Il se plonge dans des recherches historiques, passe des nuits à se documenter sur la Résistance française sous l’occupation allemande, apprend presque par cœur la biographie de Jean Moulin. À la rage ressentie succède un autre sentiment : la détermination, nourrie par celui qui a dit un jour : « Nous ne devons pas accepter la défaite. Il nous faut résister aux Allemands, entreprendre une action clandestine. Il faut d’abord nous compter, nous grouper, pour agir mieux ensuite. » À l’autre bout de la France, Marwan est dans le même état d’esprit. Il laisse tomber ses études à Paris et plonge dans des recherches sur la Résistance française En l’espace de deux mois, les deux jeunes Libanais auront bouclé leurs valises et regagné Beyrouth où ils s’inscrivent à l’université. C’est le début d’une longue aventure. Des clins d’œil à la Résistance française Avec Jean, le frère de Michel, et deux autres amis, Abdo et Habib, ils fondent ce qu’ils appelleront les Mouvements unis de résistance (MUR), un clin d’œil à l’organisation du même nom qui avait réuni en 1943, sous la houlette de Jean Moulin, des résistants français du sud de la France. Autre clin d’œil à la Résistance française : les cinq jeunes décident de créer le « Conseil national de résistance » (CNR) dont ils seront, au début, les seuls membres. C’est le noyau dur et le cerveau du mouvement. La guerre des graffitis et des tracts commence. « Non à l’occupation syrienne », « pas d’indépendance sous l’occupant », le célèbre « Aoun reviendra » et plusieurs autres slogans recouvrent les murs des régions Est. Des tracts appelant à la résistance sont régulièrement jetés dans les rues. « C’était devenu une obsession. Nous ne pensions à rien d’autre. Cette année-là, nous avions tous raté notre année universitaire », raconte Marwan. Il égrène ses souvenirs en même temps que ses dossiers dans lesquels il a soigneusement gardé toutes ses archives de l’époque : le logo des MUR, une main formant le V de la victoire (créé et dessiné par Michel), des tracts, des communiqués de presse et des coupures de journaux, tous jaunis par le temps, reprenant les communiqués des MUR. Les « Mouvements unis de résistance » enregistrent une victoire à multiples facettes : en très peu de temps, ils réussissent à accroître leurs effectifs, en sensibilisant d’autres jeunes à leur cause. Ils sont reconnus comme mouvement organisé de résistance à partir du moment où les médias commencent à répercuter leurs prises de position et leurs activités. Plus important encore, ils parviennent à adresser au monde qui, à l’époque, était loin de songer à contester la satellisation du Liban par son voisin, un message selon lequel il existe dans le pays des Libanais qui refusent cet état de fait et qui sont prêts à lutter jusqu’au bout pour récupérer leur indépendance. Un message qui sera certes entendu, mais beaucoup plus tard, au prix d’innombrables souffrances et de multiples violations des droits de l’homme. « Quelle n’était notre surprise lorsque nous découvrions sur les murs de régions que nous ne couvrions pas, des slogans signés par les MUR. Les gens se ralliaient spontanément à notre cause », se souvient Marwan. Imprégnés à fond du parcours de combattant de Jean Moulin, toutes proportions gardées, les cinq fondateurs des MUR traquent des distributeurs anonymes de tracts pour les convaincre de se rallier à eux, en leur expliquant que c’est l’unité qui fera leur force. « En quelque temps, nos rangs se sont gonflés et nous comptions près de 1 400 adhérents, chrétiens et musulmans, renchérit Michel. Le recrutement se faisait sur base d’un cloisonnement de cellules. On apprenait que dans une région déterminée, telle personne était aouniste. On lui envoyait une personne d’une autre région, qu’elle n’avait jamais vue et qui se présentait sous un faux nom, pour lui remettre un dossier du CNR exposant nos principes, nos objectifs et notre plan d’action. L’émissaire revenait quelques jours plus tard pour remettre à la même personne un autre document l’avertissant qu’elle allait recevoir des communiqués et des tracts qu’elle devait photocopier et distribuer autant que possible. Le contact s’établissait de la sorte. L’émissaire et son contact formaient la base d’une cellule qui devait par la suite grandir. Nous recrutions aussi dans les universités. C’était notre principal réservoir. » Des trésors d’ingéniosité Les MUR, qui ne tarderont pas à être représentés dans toutes les régions chrétiennes, consolideront leur présence dans les universités où ils feront la loi. Leurs mots d’ordre de grève sont suivis scrupuleusement par les étudiants. Le ton de leurs communiqués devient de plus en plus dur. Ils dénoncent autant l’occupation israélienne que l’occupation syrienne et plaident pour un État libre, indépendant et souverain. Ils partent en guerre contre un pouvoir « qui ne bénéficie d’aucune légitimité populaire » et sont les premiers à mener campagne pour la libération des détenus libanais dans les prisons syriennes, notamment les soldats capturés lors et après l’opération du 13 octobre 1990. Ils dénonceront le silence des autorités libanaises sur ce dossier. « Quand le mouvement de résistance se renforce, les pressions augmentent et les réactions deviennent plus violentes », fait remarquer Michel. Les jeunes résistants déploient des trésors d’ingéniosité pour ne pas se faire arrêter. « On participe au rallye », répondra innocemment un des leurs à deux agents en civil qui demandaient au groupe repéré la nuit à Jal el-Dib ce qu’il faisait avec des papiers en mains. Un rallye était effectivement organisé ce jour-là. Les agents ne vérifieront pas les papiers. Plus tard, ils organiseront de fausses processions mariales, de Beyrouth à Harissa. Cachés parmi les faux pèlerins, un groupe colle les portraits du général Aoun sur les bords de route et inscrit sur les murs des slogans hostiles à l’État et à la Syrie. Si plusieurs d’entre eux ont réussi à échapper à la chasse aux sorcières lancée contre eux par le pouvoir en place, d’autres paieront de leur vie ou de leur chair leur soif de liberté et d’indépendance ou encore leur soutien aux jeunes aounistes. Les militants aounistes multiplient les mouvements de grève après l’assassinat du père Semaan Khoury, à Ajaltoun. Les vexations qu’ils subissent n’entament en rien leur volonté, nourrie d’ailleurs par un appui populaire incontesté. Sans ressources ? À court de moyens matériels ? Qu’à cela ne tienne. Un réseau de bénévoles est établi autour d’eux. Des bureaux privés et des imprimeries sont mis à leur disposition. Une indulgence militaire Bien que traqués par les forces de l’ordre, ils bénéficient de l’indulgence de nombreux militaires, officiers et soldats. « En 1993, un festival qui devait être retransmis en direct par les télévisions a été organisé à Hrajel, réputée pour être un fief de aounistes. Nous avions décidé de frapper un grand coup, raconte Michel. Deux jours plus tôt, on était monté pour dissimuler sur la place du village des portraits géants du général Aoun, une banderole énorme à son effigie et d’autres avec des inscriptions antisyriennes. Le jour J, nous sommes montés, mais pour constater que le village était pratiquement quadrillé par l’armée. La tâche était difficile mais nous avons quand même foncé. Fondus dans la foule, nous avons attendus que les caméras des télévisions soient braquées sur nous pour déplier les portraits et les banderoles sortis de leur cachette. En un instant, le vide s’est fait autour de nous et nous nous sommes retrouvés seuls – nous étions cinq – brandissant les portraits et les banderoles. Mon cœur battait la chamade et je me voyais déjà le visage en bouillie, car, comme dans un rêve, j’ai vu les soldats fendre difficilement la foule pour nous rattraper. Comme surgi de nulle part, un officier se dresse à nos côtés et brandit un revolver, non pas sur nous, mais sur les soldats qui s’approchaient dangereusement et qu’il somme de s’arrêter. L’arme pointée sur les militaires, il nous demande de le suivre et c’est en empruntant des sentiers sinueux qu’il nous conduit à nos voitures et nous laisse partir. Nous avons appris par la suite qu’il avait été dégradé et emprisonné pendant deux ans. Il est aujourd’hui en Australie. Il s’appelle Hussein. » Des Hussein, il y en avait plein dans l’armée, comme cet officier qui leur a dit un jour, alors qu’ils étaient attrapés en flagrant délit de vandalisme dans la propriété d’une personnalité prosyrienne : « Yalla Chabeb, partez », après avoir demandé à ses hommes d’aller voir si d’autres militants étaient cachés dans le périmètre. Leur mouvement devait durer quelques années, puis d’autres jeunes, d’autres formations devaient prendre le relais. « À un moment donné, nous avons senti qu’il était temps de passer le flambeau. » Michel et Marwan sont aujourd’hui pères de famille. L’un est devenu, avec son frère, célèbre dans le monde du spectacle, l’autre est à la tête d’une compagnie de frêt. Abdo est avocat et Habib dirige sa propre compagnie d’assurances. À leur façon, ils ont contribué, depuis le 13 octobre 1990, à écrire une page de l’histoire du Liban. Tilda ABOU RIZK

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