Le "poing de la révolution", entouré de manifestants, le 26 octobre 2019 dans le centre-ville de Beyrouth, aux premiers jours de la contestation populaire au Liban. Photo Matthieu Karam/L'Orient-Le Jour
C’était un soir d’octobre 2019. Le gouvernement de Saad Hariri discutait de nouvelles taxes pour combler un déficit budgétaire abyssal. La dette publique avoisinait les 150 % du PIB. Les forêts du Chouf brûlaient. Cent foyers d’incendies, 1 200 hectares calcinés, un mort, des dizaines de blessés et une cellule de crise gouvernementale. On pensait que c’était ça, un pays au bord du gouffre.
La vie n’était pas douce pour tout le monde, mais on en mourrait moins souvent et moins violemment. La guerre se conjuguait au passé. « Tu te souviens quand… ? » La livre libanaise, fixée à 1 507,5 livres pour un dollar depuis 1997, vacillait déjà. Mais les banques étaient ouvertes. On payait nos factures, retirait nos salaires et transférait de l’argent à l’étranger sans se demander si le système bancaire allait tenir jusqu’au lendemain.
Tous les indicateurs étaient déjà au rouge, mais on ne le savait pas encore. Vingt centimes de taxe sur Whatsapp avaient pourtant suffi à faire déborder la colère. Vingt centimes de trop. Ceux qui résumaient tout : un État en crise, mais capable de siphonner toujours plus ; une population sommée de payer un service gratuit, pour un système dont elle ne recevait plus grand-chose. C’était un jour d’octobre 2019. On rêvait du Grand Soir. On se pensait différents.
Rue Béchara el-Khoury, avenue Charles Malek et place Riad el-Solh : rendez-vous était donné. Par qui ? Pour quoi ? Peu importe. L’évidence était là. Quelque chose était en train de se passer. À Beyrouth, Tripoli, Saïda, Tyr. Les Libanais marchent, klaxonnent, bloquent les routes. Ils rejoignent une foule anonyme dont on ne sait presque rien, sinon qu’elle en a assez. Assez des partis, des promesses, des humiliations quotidiennes. Assez de devoir appartenir à quelqu’un pour espérer obtenir ce qui devrait être un droit. Pendant quelques jours, le Liban semble découvrir qu’il existe autre chose que ses frontières confessionnelles.
On connaît la suite. En avoir assez ne suffit pas. Le soulèvement ne garantit rien. Il n’est ni une promesse de changement ni un gage de victoire. Il ouvre une brèche. Ce n’est pas rien. Mais une brèche ne renverse pas un système. La rue peut faire tomber un gouvernement ; elle ne suffit pas à construire un État.
Sept ans plus tard, les vingt centimes se sont transformés en milliards de dollars. Soixante-douze pour la crise financière. Vingt pour la dernière guerre contre Israël. Entre les deux, une monnaie effondrée, des dépôts inaccessibles, un port ravagé, des villages rayés de la carte, des milliers de morts, 1,2 million de déplacés, 6 % du territoire occupé. Et cette étincelle qui ne vient pas. Qui paie, qui répond, qui rend des comptes ? Beaucoup n’ont même plus la force de poser la question.
On a appris à contourner l’État, puis à vivre sans lui. On s’est habitué aux banques fermées, aux coupures de courant, aux routes barrées, à l’exil, aux ruines. On a transformé l’urgence en quotidien, et le quotidien en fatalité. On ne peut pas reprocher aux Libanais d’être fatigués. On ne peut pas exiger d’un peuple qui compte ses pertes, enterre ses morts, déplace ses enfants et cherche de quoi payer son loyer qu’il se soulève indéfiniment. La révolte n’est pas un abonnement renouvelable. La colère non plus.
Sur la place des Martyrs, à Beyrouth, le grand poing levé de la thaoura a été retiré. C’en était devenu embarrassant, ce symbole triomphant de nos échecs en plein milieu de la ville. Il aura fallu sept ans. Sept ans pour mesurer la distance entre une révolte et une révolution.
Il serait pourtant trop facile d’en conclure que rien n’a changé. Quelque chose a bien cédé : l’évidence selon laquelle les mêmes chefs, les mêmes partis et les mêmes arrangements étaient indéboulonnables. La thaoura n’a pas renversé le système. Mais elle a bousculé notre sens de la fatalité. Ce n’est pas la victoire espérée. Ce n’est pas rien non plus.

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