Salim Azzam et Hazem Kais, deux créateurs libanais du Chouf distingués par le Prix de la mode du monde arabe pour leurs démarches singulières, entre broderie et expérimentation des matières. Photos fournies par l'IMA/montage L'OLJ
Sous le regard d’un jury de 15 membres, présidé par S.A. la princesse Noura bint Faisal al-Saud et composé notamment de l’historien de la mode Olivier Saillard, du président exécutif de la Fédération de la haute couture et de la mode Pascal Morand, d’Hugo Lucchino, directeur général de la Villa Noailles, d’Émilie Hammen, directrice du Palais Galliera, et d’un certain nombre d’experts de la mode du monde arabe, dont Miral Youssef, présidente de Kering MEA, la créatrice libanaise Cynthia Merhej et Fatma Ghaly, CEO d’Azza Fahmy Jewellery, l’Institut du monde arabe (IMA) annonçait, le 8 octobre, les lauréats de la deuxième édition de son prix de la mode. Finalistes dans la catégorie « Talent excellence créative et savoir-faire », les Libanais Salim Azzam et Hazem Kais (fondateur de la marque Goodkill) ont remporté respectivement le premier prix de cette catégorie prestigieuse et le prix spécial du jury.
L’art d’inscrire le vêtement dans le temps
Avant de créer des vêtements, Salim Azzam dessinait. Originaire de Bater, dans le Chouf, formé au graphisme puis à l’illustration au Canada, il revient au Liban avec les contes et les images de son enfance en tête. Encouragé par Rabih Kayrouz au sein de l’incubateur Starch, il confie ses dessins aux brodeuses de son village. Oiseaux, plantes et scènes familières prennent alors place sur ses chemises. Depuis, cette aventure collective a grandi jusqu’aux podiums internationaux, sans s’éloigner de celles qui lui ont donné vie. En juillet 2026, sa maison célébrait ses dix ans dans le Chouf, entourée de sa communauté. L’IMA salue chez lui « un luxe poétique qui soutient une communauté, préserve une tradition et met en valeur le savoir-faire féminin ».
Si Azzam n’est plus à présenter, tant l’originalité de son entreprise et sa dimension à la fois poétique, patrimoniale et sociale obsèdent le public et l’industrie depuis sa fondation, Hazem Kais fait figure de nouveau venu, lui dont le label Goodkill fait son chemin depuis 2019 seulement.

« Tout a commencé par une question : que doit le vêtement au corps au fil du temps ? » explique Hazem Kais dans la lettre d’intention publiée sur son site web, qui tient davantage de la « philosophie » que d’un banal récit de son parcours. S’inspirant des traditions de la couture classique tout en expérimentant sans cesse la transformation des matières, sa démarche, détaille-t-il, « repose sur la conviction que les vêtements acquièrent peu à peu leur sens. À travers l’usure, la répétition, la réparation et l’entretien, ils évoluent au-delà du moment de leur création ».
Il considère ainsi le vêtement, au-delà d’un objet figé, « comme une forme vivante, façonnée par le mouvement, la mémoire et l’usage ». Les vêtements, il les voit s’inscrire dans les rituels de la vie quotidienne, recueillant les traces de l’expérience humaine et les transmettant. Goodkill, résume-t-il, « est une exploration de ce que les vêtements peuvent devenir lorsqu’on leur permet de vieillir, de s’adapter et de perdurer ».
Originaire du Chouf, tout comme Salim Azzam, Hazem Kais a fait ses études à l’école de mode gratuite Creative Space Beirut (CSB), fondée par Sarah Hermez et sa professeure Caroline Simonelli, décédée depuis. « Depuis l’obtention de son diplôme, Hazem Kais a développé une pratique axée sur l’expérimentation des matières, l’innovation textile et la fabrication, explorant la relation entre les tissus, le corps et la forme », souligne cette institution qui a cru en lui et soutenu son évolution. « Son travail porte sur les teintures naturelles, les traditions culturelles de la mode, la recherche sur les fibres et les processus de fabrication durables, intégrant ces explorations tant dans des vêtements que dans des objets. Il a participé à diverses initiatives dans le domaine de la mode sociale et durable, notamment en tant que directeur artistique de Civvies, une marque de mode durable au Liban, et chez The Master Peace, où il a conçu des vêtements et des articles pour la maison à partir de laine et d’autres matières naturelles », rappelle encore le CSB.

Poursuivre la recherche en dépit des crises
C’est donc en 2019, année marquée au Liban par un effondrement économique dramatique auquel succédera la crise du Covid-19, que Hazem fonde Goodkill, une marque expérimentale de prêt-à-porter à travers laquelle il explore le design libre, le développement textile, la conception de produits et l’innovation axée sur les matières. Il participe à des installations et à des expositions au Liban et à l’international, notamment « Dating Dopa-mine » au Slow Concept Store, à Beyrouth, et « Finding Identity » au Cutting Studio, à M7, au Qatar.

Parallèlement à son activité de créateur, Hazem a enseigné le design textile, le développement textile, la manipulation des tissus, la teinture à la main, l’impression, le feutrage et la recherche sur les fibres à l’École de mode de l’ALBA de 2020 à 2025. Il avait auparavant enseigné l’expérimentation et le développement des teintures naturelles au Creative Space Beirut. En 2024, il a rejoint l’École d’architecture et de design de l’Université libano-américaine (LAU), où ses cours de stylisme sont axés sur la création et le développement de concepts. En véritable chercheur, Hazem Kais continue de repousser les limites de l’exploration des matériaux tout en encourageant les nouveaux créateurs à adopter une approche critique vis-à-vis du développement durable, du savoir-faire artisanal et de l’innovation. C’est sans aucun doute cet effort continu de déconstruction, de quête de sens et de réinvention des matériaux que le jury du prix de la mode de l’IMA a salué chez ce jeune créateur, pour qui le vêtement est soumis, au même titre que celui qui le porte, aux aléas de l’histoire dont il demeure le reflet.


Le point à 19h : Nouvelle attaque contre l'aéroport de Riyad ; les houthis rapportent une frappe sur l'aéroport de Sanaa