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Libanaises à contre-courant - Libanaises À Contre-Courant

À Tyr, Zeina Hariri ouvre la plongée aux femmes

Avec Inghimar, première communauté de plongée féminine au Liban, Zeina Hariri veut permettre aux femmes de découvrir les fonds marins sans renoncer à leurs choix vestimentaires ni se sentir étrangères à un sport encore largement masculin.

À Tyr, Zeina Hariri ouvre la plongée aux femmes

Zeina Hariri, fondatrice d’Inghimar, école de plongée réservée aux femmes à Tyr. Photo Tea Ziadé/L’Orient Today.

La mer est calme, le soleil d’octobre éclaire la côte. Au large de Tyr, des bateaux de pêche ponctuent l’horizon tandis que Batoul Karnib, Leila Nasreddine et Nour Hammoud se préparent à plonger. Une déflagration retentit soudain et se propage le long du littoral. À Mansouri, une dizaine de kilomètres plus loin, l’armée israélienne vient de faire exploser une maison.

Les trois femmes ont entendu. Mais elles sont venues découvrir ensemble la plongée sous-marine et décident de poursuivre.

Amies depuis dix ans, elles n’abordent pas ce baptême avec la même assurance. Batoul, qui travaille dans les médias, pousse depuis longtemps les deux autres à se jeter à l’eau. Leila, photographe, a elle aussi insisté pour que cette sortie ait lieu. Nour, spécialisée dans la photographie de mariage, est plus inquiète.

« Je suis la casse-cou du groupe. C’est moi qui les encourage. Cela fait longtemps que je les supplie de venir », raconte Batoul.

Pour leur première immersion, les trois amies ont choisi Inghimar, une communauté de plongée réservée aux femmes, fondée par Zeina Hariri, 32 ans, et installée à Tyr depuis septembre 2026. Sa vocation dépasse l’apprentissage d’un sport.

Zeina Hariri veut rendre la plongée, qu’elle aime passionnément, accessible à des femmes qui ne trouveraient pas leur place dans les groupes existants, notamment celles qui portent le hijab. « Je voulais créer un espace où les femmes voilées pourraient plonger sans avoir à choisir entre une activité qu’elles aiment et le respect de leurs valeurs, explique-t-elle. On ne devrait pas avoir à renoncer à sa pudeur pour découvrir la mer. »


Chez Inghimar, un espace couvert, à l’abri des regards, équipé de douches et de casiers, permet aux participantes d’enfiler leur combinaison. Avant de rejoindre la mer, elles passent un burkini par-dessus.

Celles qui tiennent à respecter les règles de pudeur vestimentaire peuvent ainsi se préparer sans se changer en public ni éprouver de gêne dans un environnement majoritairement masculin.

Cette intimité est au cœur du projet. Zeina Hariri souhaite que chacune puisse s’essayer à un nouveau sport sans avoir le sentiment de transiger avec ses valeurs.

Zeina accompagne Batoul, Nour et Leila lors de leur première plongée sous-marine à Tyr. Photo Tea Ziadé/L’Orient-Le Jour


Trouver sa place sous l’eau

Diplômée en travail social, Zeina Hariri accompagne depuis une dizaine d’années des personnes confrontées à des situations difficiles. La plongée lui offre une respiration : un moyen de prendre de la distance avec les pressions de son métier, de retrouver de l’énergie.

La mer n’a pourtant pas toujours été son élément. En 2019, lorsqu’une amie lui propose de découvrir la plongée sous-marine, elle a peur de l’eau et n’éprouve pour elle aucun attrait particulier. Sa première immersion change tout.

« J’ai eu le sentiment d’avoir trouvé quelque chose qui me ressemblait », confie-t-elle.

Elle poursuit sa pratique et sa formation, mais constate que les groupes de plongeurs sont souvent dominés par les hommes. Lors de certaines sorties, elle se retrouve avec une dizaine d’entre eux et une seule autre femme.

Pour une plongeuse portant le hijab, les questions commencent bien avant l’entrée dans l’eau. Où se changer ? Comment préserver son intimité ? Se sentira-t-elle à l’aise lorsque des hommes l’aideront à ajuster et à fixer son équipement ?

Peu à peu, d’autres femmes lui demandent comment apprendre à plonger. L’envie est là, mais certaines hésitent à se changer dans des espaces partagés ou sur un bateau, au milieu des autres plongeurs.

« J’ai compris que d’autres femmes cherchaient la même chose que moi, raconte Zeina Hariri. Elles voulaient découvrir la plongée, mais aussi se sentir à l’aise, garder leur hijab et être entourées de femmes qui comprenaient ces besoins. »

Nour effectue sa première plongée avec Inghimar, à Tyr. Photo Tea Ziadé/L’Orient-Le Jour


En 2024, elle commence à organiser des sorties avec d’autres clubs, tout en se formant pour devenir monitrice. Puis vient la décision d’ouvrir son propre lieu à Tyr.

Un espace pensé pour les femmes

« La liberté, ce n’est pas renoncer à mes principes, à mes valeurs ou à ma manière de m’habiller pour pratiquer une activité, affirme-t-elle. C’est créer des communautés qui me ressemblent. »

Les appréhensions ne tiennent toutefois pas qu’aux conditions d’accueil. Pour les débutantes, la mer peut être intimidante. Respirer sous l’eau, s’y déplacer : autant de gestes encore inconnus, qui suscitent des inquiétudes.

Zeina Hariri prend le temps de les écouter et les laisse s’habituer à ce nouvel environnement. Elle se souvient du message vocal d’une participante qui, après avoir eu peur de la mer, lui annonçait vouloir se spécialiser dans la plongée. Une autre lui a raconté que son entourage avait remarqué, depuis cette expérience, un changement dans son énergie.

À ses yeux, ces retours disent ce que la plongée peut apporter bien au-delà du temps passé sous l’eau.

Reconstruire après la guerre

La guerre déclenchée le 2 mars 2026 a interrompu le projet. Zeina Hariri a perdu le lieu qu’elle préparait pour Inghimar, ainsi qu’une partie de son équipement.

Après le cessez-le-feu d’avril, elle s’est remise au travail, aménageant le site qui accueille aujourd’hui la communauté à Tyr. Le projet a pris forme de nouveau, jusqu’à son ouverture en septembre. « J’ai compris que, même si je perdais quelque chose, tant que j’étais en vie et en bonne santé, je pouvais recommencer », dit-elle.

La guerre continue cependant de peser sur l’activité. Selon Zeina Hariri, cette saison a connu une moindre fréquentation que la précédente : la situation sécuritaire dissuade certaines personnes de se rendre à Tyr. D’autres font malgré tout le trajet depuis les villages frontaliers du Sud, soumis à des tirs israéliens presque quotidiens, notamment Zibqine et Haris.

Pour ces femmes, comme pour toutes celles qui vivent avec les conséquences de la guerre, la plongée peut ménager un bref répit au milieu des tensions du quotidien.

« Parfois, les femmes ont simplement besoin d’une heure pour se déconnecter de la réalité », observe-t-elle.


Son métier de travailleuse sociale lui rend ce besoin familier. Sous l’eau, elle se vide l’esprit, avant de retrouver les situations difficiles auxquelles elle est confrontée dans sa vie professionnelle. C’est cette possibilité de souffler qu’elle souhaite offrir à d’autres.

Zeina Hariri prévoit désormais d’organiser davantage de sorties au Liban et à l’étranger, pour amener de nouvelles femmes vers ce sport qui, autrefois, l’intimidait elle aussi.

Cet article s’inscrit dans « Libanaises à contre-courant », une série de reportages consacrés aux femmes qui investissent des professions majoritairement masculines et redéfinissent leur place dans l’espace public.



La mer est calme, le soleil d’octobre éclaire la côte. Au large de Tyr, des bateaux de pêche ponctuent l’horizon tandis que Batoul Karnib, Leila Nasreddine et Nour Hammoud se préparent à plonger. Une déflagration retentit soudain et se propage le long du littoral. À Mansouri, une dizaine de kilomètres plus loin, l’armée israélienne vient de faire exploser une maison. Les trois femmes ont entendu. Mais elles sont venues découvrir ensemble la plongée sous-marine et décident de poursuivre. Amies depuis dix ans, elles n’abordent pas ce baptême avec la même assurance. Batoul, qui travaille dans les médias, pousse depuis longtemps les deux autres à se jeter à l’eau. Leila, photographe, a elle aussi insisté pour que cette sortie ait lieu. Nour, spécialisée dans la photographie de mariage, est plus inquiète. « Je...