Des élèves révisent leurs cours dans l’école publique de Bazouriyé, dans le caza de Tyr au Liban-Sud, le 3 juillet 2024, durant la guerre entre Israël et le Hezbollah. Photo Matthieu Karam/L’Orient-Le Jour
C’est par la fermeture d’une trentaine d’écoles que le secteur public de l’enseignement au Liban entame cette année la rentrée scolaire débutée le 15 septembre. Une rentrée déjà plombée par sept ans de crise économique, sans oublier deux guerres dévastatrices contre Israël, depuis 2023. Ces écoles primaires, complémentaires ou secondaires ne scolarisaient pas assez d’élèves, certaines comptant plus d’enseignants que d’élèves, d’autres à peine deux ou trois élèves, alors que les frais courent et que les caisses de l’État sont vides. La décision a suscité les critiques de personnalités politiques, notamment du député du Courant patriotique libre et rapporteur de la commission parlementaire de l’Éducation, Edgard Traboulsi, qui a dénoncé une mesure touchant exclusivement les régions chrétiennes.
« Faux ! » a rétorqué la ministre Rima Karamé lors d’une conférence de presse mardi. Répondant à ses détracteurs, elle a affirmé que sa décision de fermer certaines écoles publiques pour les fusionner avec d’autres vise « à lutter contre le gaspillage des deniers publics, à assurer aux élèves un enseignement de qualité dans un environnement sain et à réorganiser la distribution géographique des établissements publics ». Elle a appelé les voix critiques « à ne pas défendre des employés ou des bâtiments inutiles, mais à se mobiliser pour les droits et les besoins des élèves ». Elle a aussi annoncé sa mobilisation contre « les pertes d’apprentissage » des élèves libanais, notamment observées dans les résultats des tests PISA.
« Notre devoir est de défendre le droit de l’enfant à l’éducation en lui assurant une école publique capable de lui fournir une éducation de qualité », a martelé Rima Karamé. « Dans certaines écoles, le coût annuel de l’élève varie entre 6 000 et 8 000 dollars », a-t-elle révélé. Parmi les critères de fermeture ou de maintien figurent aussi l’infrastructure, l’éloignement d’un autre établissement, l’altitude, la langue, les horaires, la situation socio-politique, la capacité à accueillir des élèves en situation de handicap, celle à introduire des activités sportives et, enfin, le fait qu’il s’agit d’un bien locatif ou la propriété de l’État.
Une trentaine d’établissements fermés dans une première étape
Sept établissements secondaires ont ainsi été fermés et leurs 250 élèves et 135 enseignants transférés. Même décision pour une vingtaine d’établissements primaires et complémentaires. Selon Amal Chaaban, secrétaire générale du bureau de la ministre, la fusion touche 2 000 élèves sur 194 000 et permet une économie de près de six millions de dollars par an, grâce notamment à l’optimisation du « travail des enseignants cadrés » et à la réduction des « heures des contractuels ». Les écoles secondaires concernées sont situées à Hadath, Jbeil, Jdeidé, Tripoli, Barja, Qomatiyé et Rechmaya. Parmi les écoles primaires, « celle de Machghara n’avait aucun élève », mais comptait de nombreux enseignants, surveillants et employés.
« Nous nous tenons aux côtés du président de la municipalité de Jbeil et de ses habitants dans leur refus de la fermeture de leur école officielle », avait réagi sur X le député Edgard Traboulsi, dénonçant la fermeture d’écoles dans des « zones spécifiques (chrétiennes), à Jbeil, Baabda, dans le Metn, le Kesrouan, Byblos et Bcharré ». « Ces écoles appartiennent pour la plupart à l’État, aux municipalités, aux congrégations religieuses, sans loyers qui pèsent sur le ministère », avait-il insisté. Contacté par L’OLJ, M. Traboulsi n’était pas disponible pour commenter ses propos.
La décision du ministère intervient alors que celui-ci est sous pression, depuis des années, de la part des donateurs internationaux et du ministère des Finances pour lancer des réformes. Selon le règlement intérieur de l’Éducation, ouvrir un établissement public secondaire nécessite un minimum de 75 à 100 élèves. « Nous avons commencé par les établissements de moins de 50 élèves, dont le nombre est stable ou en déclin depuis cinq ans, après leur avoir accordé une année de grâce », explique Amal Chaaban. Quelques exceptions ont été maintenues, notamment pour « des établissements de montagne éloignés » ou situés dans « des zones marquées par des tensions, notamment dans les quartiers de Bab el-Tebbané et Jabal Mohsen » à Tripoli. De même, « sont exemptés les établissements scolaires de Nabatiyé et du Liban-Sud », alors que nombre d’entre eux accueillent des familles déplacées par le conflit. À Jdeidé, l’école secondaire al-Akhtal al-Saghir pour filles sera en revanche fusionnée avec celle des garçons. « Cette école scolarise seulement 39 élèves pour 19 enseignants cadrés et 7 contractuels », note Mme Chaaban.
Clientélisme politique
Pour le chercheur Nehmé Nehmé, la décision de fermer des établissements est « logique ». Elle se heurte toutefois « aux intérêts des partis politiques qui ont ici un directeur d’établissement, là un surveillant ou des enseignants, et craignent de perdre des voix électorales si ces derniers perdent leur emploi ». Selon l’expert, cette décision engendrerait des économies jugées dérisoires face au « financement annuel de l’école privée par l’État libanais de près de 450 millions de dollars », via des « subventions directes ou indirectes accordées aux fonctionnaires » qui sont nombreux à scolariser leurs enfants dans le privé. Le chercheur dénonce ainsi un « clientélisme politique » dans le secteur de l’éducation, observé à maintes reprises également par la Banque mondiale.
Si elle reconnaît qu’il s’agit d’une mesure « indispensable », la syndicaliste Nisrine Chahine, fondatrice du Comité actif des enseignants contractuels de l’école publique primaire et complémentaire, critique toutefois « une politique de deux poids deux mesures ». Pour elle, cette décision devrait être appliquée « à tous sans exception ». Elle dénonce ainsi « l’influence des politiques » et « l’injustice envers les enseignants contractuels privés de droits ». Car la réduction du nombre de contractuels est au cœur de la réforme. « Il y a trop de formes de contractuels (embauchés par le ministère, par les directeurs d’école, par les municipalités ou payés par des donateurs internationaux...) », constate Amal Chaaban, qui évoque ainsi une volonté de la ministre d’unifier leur statut et de les trier à travers le Conseil de la fonction publique.

