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Voix du Moyen-Orient
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Voix du Moyen-Orient - Spécial Mahmoud Darwich

Pourquoi Mahmoud Darwich ?


Pourquoi Mahmoud Darwich ?

Un homme passe devant un graffiti à l’effigie du poète palestinien Mahmoud Darwich, le 16 janvier 2023 dans la ville de Tyr, au Liban-Sud. Photo Matthieu Karam/L’Orient-Le Jour

C’est l’histoire d’une rencontre exceptionnelle entre un immense talent, une cause et une époque. Mahmoud Darwich l’aura incarnée comme peu d’autres poètes arabes contemporains ; sa parole s’est mêlée intimement au destin d’un peuple tout en résonnant bien au-delà de ses frontières.

Parce qu’il a fait entendre ceux qu’on condamnait au silence ; parce qu’il a donné à l’expérience palestinienne de la dépossession et de l’exil une force poétique singulière ; parce qu’il fut le poète national d’un peuple qui lutte chaque jour pour exister et ne pas être broyé par la machine de mort israélienne ; parce que ses vers ont dit l’arrachement à la terre, la fidélité à la mémoire et l’espérance du retour ; parce qu’enfin il a fait de la cause palestinienne une cause universelle, celle de tous les vaincus qui s’obstinent à défendre leur dignité : Mahmoud Darwich demeure une voix irremplaçable.

À l’occasion du Mahmoud Darwich Poetry Day – hommage international au poète disparu en 2008 organisé par le Centre George Pompidou et l’Institut du monde arabe (basés à Paris) du 25 au 27 septembre – L’Orient-Le Jour consacre un dossier spécial à l’héritage de cette figure emblématique et hors du commun de la littérature arabe et mondiale.

Symbole d’une patrie empêchée, il fut aussi un homme libre et insaisissable, rebelle aux dogmes et aux solennités de plomb. Éminemment politique, il revendiquait toutefois le droit de « lire la rose comme une rose », de saisir les sensations, les goûts et les couleurs du quotidien, de parler d’amour, refusant ainsi que l’on réduise les opprimés à leur oppression, à une idée abstraite marchant au pas militaire. « Nous menons certes une lutte longue et difficile qui exige que le poète joue son rôle dans l’élaboration de l’identité nationale, mais nous devons tenir à notre droit de méditer sur notre nature humaine », résume-t-il dans un entretien avec le poète libanais Abdo Wazen en 2005. « Nous ne sommes pas un discours politique, nous ne sommes pas un tract. Et comme je l’ai souvent répété, être palestinien n’est pas une profession. »

« Nous serons un peuple lorsque nous insulterons le sultan et le chambellan du sultan sans être jugés, écrit-il dans le poème Si nous le voulons. (...) Nous serons un peuple lorsque nous oublierons ce que nous dit la tribu… que l’individu s’attachera aux petits détails. Nous serons un peuple lorsque l’écrivain regardera les étoiles sans dire : ‘‘Notre patrie est encore plus élevée… et plus belle !’’ »

Lucidité et pessimisme

Vu du Liban, impossible d’évoquer Darwich sans évoquer Beyrouth, ville où il vécut à partir de 1972 et qu’il dut quitter après le siège israélien de 1982. « J’éprouve encore une grande nostalgie pour cette ville. Je suis malade de Beyrouth sans pouvoir déterminer les raisons exactes de cet amour », confie-t-il, toujours en 2005. Dans Une mémoire pour l’oubli, il raconte un jour d’août dans la capitale bombardée : le vacarme assourdissant des avions, la peur qui prend aux tripes, l’attente, mais aussi l’entêtement à préparer un café. Des gestes infimes qui donnent à voir les vies que la guerre menace d’effacer. « Mais celui qui se trouvait par hasard sur la terrasse n’a eu qu’à secouer la poussière de ses vêtements et à sauter sur la chaussée, sans avoir à emprunter l’ascenseur, l’immeuble ayant été réduit à un tas de gravats à peine plus haut que le sol... »

Sur l’expérience palestinienne au Liban, le poète a su, très tôt, faire preuve d’une grande lucidité. Lorsque Abdo Wazen lui demande s’il se sentait « engagé dans la guerre libanaise », lui qui avait appartenu à l’OLP répond avoir toujours été pessimiste quant à l’implication des Palestiniens dans les déchirements libanais, tout en réfutant la lecture qui les rend seuls responsables du martyre du pays. « J’avais honte quand je voyais des barrages palestiniens et des combattants qui demandaient à des citoyens libanais leurs papiers d’identité. (...) Parmi les questions que je me posais, celle-ci en particulier me taraudait : quel intérêt avons-nous à remporter une victoire au Liban ? Imaginons que la guerre se termine et que nous en sortions victorieux ? Qu’allons-nous faire après ? Occuper le Liban ? Prendre le pouvoir ? »

Le verbe et le bulldozer

Lire ou relire Mahmoud Darwich à l’heure où Israël tente d’achever sa conquête coloniale de l’ensemble de la Palestine historique, où Gaza est anéantie, la Cisjordanie soumise à la barbarie quotidienne des colons, et le sud du Liban dévasté, dépeuplé et occupé peut parfois nous donner l’impression désespérée que, dans ce coin du monde, l’histoire marche à reculons, tout en étant dotée des armes de destruction du présent.

Assurément, ni la poésie, ni la littérature, ni les arts en général ne peuvent rien contre les bulldozers, les avions ou encore l’IA mise au service du pire. Mais dans une région où l’espoir est bouffé par le pressentiment d’un destin maudit, Mahmoud Darwich nous offre des mots quand il nous semble qu’il n’y a plus rien à dire. Et si la terre est de plus en plus étroite – pour reprendre un célèbre vers du poète – pour les Palestiniens et beaucoup de Libanais – y subsiste et y subsistera toujours « ce qui mérite vie ».


Dans notre dossier :

« Mahmoud Darwich, une bataille pour l’identité et contre l’oubli », par Raef Zreik, spécialisé en philosophie politique et en philosophie du droit. À l’occasion du Mahmoud Darwich Poetry Day, il examine comment Mahmoud Darwich inscrit la tragédie palestinienne dans la mémoire commune des peuples vaincus et fait de la poésie une patrie capable de résister à l’effacement et à l’oubli.

La version originale de ce texte, en arabe, est ici.

« Mahmoud Darwich, ou la sacralité du drame : à propos d’une controverse oubliée », par Hamza Esmili, maître-assistant à l’Université de Lausanne en Suisse et anthropologue des religions. Dans ce texte, il souligne comment Darwich puise son attachement à la Palestine dans l’expérience historique de la dépossession et la mémoire collective de son peuple, plutôt que dans la seule beauté de sa terre.

« Mahmoud Darwich : Habiter l’histoire en poète », par Kadhim Jihad Hassan. Poète, traducteur et critique littéraire, il est professeur des universités émérite au département d’études arabes de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), à Paris. Dans ce texte, il montre comment Mahmoud Darwich puise dans son expérience personnelle pour dire la souffrance et la résistance du peuple palestinien, tout en donnant à sa poésie une portée universelle.

« Qu’a sauvé en nous la poésie de Mahmoud Darwich ? », par Hala Mohamad, poétesse et réalisatrice syrienne née à Lattaquié. Dans ce texte, elle revient sur l’influence de la poésie de Mahmoud Darwich sur sa vie, comment elle maintient vivants l’espoir, la mémoire de la Palestine et le désir de liberté dans la conscience humaine.

La version origine, en arabe, est ici.



C’est l’histoire d’une rencontre exceptionnelle entre un immense talent, une cause et une époque. Mahmoud Darwich l’aura incarnée comme peu d’autres poètes arabes contemporains ; sa parole s’est mêlée intimement au destin d’un peuple tout en résonnant bien au-delà de ses frontières.Parce qu’il a fait entendre ceux qu’on condamnait au silence ; parce qu’il a donné à l’expérience palestinienne de la dépossession et de l’exil une force poétique singulière ; parce qu’il fut le poète national d’un peuple qui lutte chaque jour pour exister et ne pas être broyé par la machine de mort israélienne ; parce que ses vers ont dit l’arrachement à la terre, la fidélité à la mémoire et l’espérance du retour ; parce qu’enfin il a fait de la cause palestinienne une cause universelle, celle de tous...
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