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Voix du Moyen-Orient
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Voix du Moyen-Orient - Spécial Mahmoud Darwich

Qu’a sauvé en nous la poésie de Mahmoud Darwich ?


Qu’a sauvé en nous la poésie de Mahmoud Darwich ?

Le poète palestinien Mahmoud Darwich se produit le 11 août 2005 au Festival international de Carthage, à l’Acropolium, ancienne cathédrale située à Carthage, près de Tunis. Photo Fethi Belaid/AFP.

Hala Mohammad est une poétesse et réalisatrice syrienne née à Lattaquié. Elle a étudié le cinéma à Paris et aborde dans sa poésie les thèmes de la mémoire, de l’exil et de la liberté.

À l’occasion du Mahmoud Darwich Poetry Day – hommage international à l’œuvre du poète palestinien organisé du 25 au 27 septembre 2026 par le Centre Pompidou et l’Institut du monde arabe – elle revient sur l’influence de la poésie de Mahmoud Darwich sur sa vie, comment elle maintient vivants l’espoir, la mémoire de la Palestine et le désir de liberté dans la conscience humaine.

Je ne sais pas comment la poésie de Mahmoud Darwich est entrée dans la maison de mon enfance, celle qui demeure désormais sur les étagères de la bibliothèque de ma mémoire, aux côtés des poèmes de al-Mutanabbi, Badawi al-Jabal, Antara, Abou Tammam, al-Ma’arri et Nizar Qabbani, mais aussi de Saïd Akl porté par la voix de Fairouz ou dans les matins du foyer. Puis cette poésie est entrée dans la demeure de ma jeunesse, et m’a accompagnée par la suite. Mais ce dont je suis sûre, c’est qu’elle a toujours été là.

Et lorsque, à un moment de ma vie, je me suis retrouvée en exil, je me suis rapprochée encore davantage de lui. Comme lui, j’ai ouvert mes fenêtres aux instruments de la survie et de la beauté, pour ne pas courber l’échine, pour que ma cause, elle non plus, ne plie pas. Je crois m’être abreuvée aux bouffées d’oxygène dans ses poèmes, observant avec attention comment, lorsqu'un poème s'achève, il ne prend jamais fin. La poésie nous transforme.

Tout ce que je sais, c’est qu’il a toujours été présent. Comme l’un des codes secrets de notre attachement à la vie et à l’enchantement. Il faut lire. Lire une autre lecture : ni précipitée ni trop lente, affranchie de toute définition. Être libre dans sa lecture. Se dépasser tout en restant soi-même. Vous ne pouvez traverser la poésie de Darwich lesté d’un livre de sermons, d’un dogme sacré ou d’une quelconque idéologie. Dans ce cas, vous aurez beau la lire mille fois : les mots sont clairs, la langue limpide, un arabe splendide et élevé, et pourtant vous n’y avancerez pas. Elle vous offre des jardins, des vergers et des roses ; elle vous emmène en promenade dans le jardin de Canaan ; avec elle, vous vous arrêtez pour contempler les lilas, puis faites un détour vers les pronoms : le « je », le « nous », le « il »… Tout est invitation à pénétrer dans le poème.

Il sort de Palestine pour entrer à Beyrouth, au Caire, à Damas et à Bagdad. La Palestine traverse toute sa poésie : dans le chant amoureux, l’histoire, la géographie et la tragédie. Toute la géographie vers laquelle il s’est porté est chargée de références et de significations palestiniennes. Les villes franchissent leurs murailles pour s’épanouir dans le temps comme de nouveaux alphabets libres de toute religion, de toute croyance ou de tout occupant. Un espace vaste, un horizon, une attente… et le chemin.

Toujours vers le lointain

Qu’a sauvé en nous la poésie de Mahmoud Darwich ? Elle a sauvé le chemin. Nous ne nous arrêtons que pour laisser à la terre le temps de reprendre son souffle, entre l’interstice d’une tombe qui se referme et l’éclosion d’une rose.

La langue ne s’achève pas et le chemin non plus. Qui oserait mettre un point final tant que l’occupant est encore dans la maison ?

Dans sa quête, il monte toujours vers le lointain. Et ce lointain, il l’étreint contre le cœur de sa cause : les villes, les fleuves, l’Indien d’Amérique, la musique, toutes les variétés de roses, l’eau de Cologne, les poires, l’huile et le thym : autant de provisions linguistiques composées des traits familiers de la maison. Le poème de Darwich change au gré de son lecteur, mais il possède aussi une altérité propre qui refuse de s’asservir à celui qui le lit. Le poème lui-même se transforme au fil du temps, se charge d’autres références, d’autres significations, d’autres états émotionnels et esthétiques, saisissants d’une infinie douceur tout autant que d’une troublante sauvagerie et d’une étrangeté. Il se révolte quand bon lui semble, se dérobe, s’élève, s’adoucit et nous livre des paraboles, pour que la langue apprivoise enfin toute cette absence.

Nous découvrons alors comment un mot, placé auprès d’un autre au cœur d’une interrogation existentielle fondée sur l’idée de justice, d’égalité et de paix, voue toutes les occupations à l’éviction.

La poésie de Darwich m’a pourvue d’un viatique d’espoir, d’un refus de me résigner et d’une saine insatisfaction. Cette exigence d’insister dans l’impossible qui ne verrouille jamais la porte aux métaphores, aux significations, à l’allégorie et à l’audace de la prise de risque.

Émotion suspendue

Il m’arrive de revenir à un poème précis dans des circonstances différentes de celles de ma lecture précédente. J’y cherche un temps que j’ai traversé et auprès duquel j’éprouve le besoin de m’arrêter, pour l’interroger à nouveau sur lui-même, sur un autre de ses temps, sur moi-même, et sur ces émotions devenues un peu les miennes, auxquelles je me suis attachée après ce premier passage. Je l’interroge sur cette chanson qui me presse la poitrine, et que je ne connais pas, comme chaque fois que je repasse par ces vers :

« Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?

Que la maison reste animée, mon enfant,

Car les maisons meurent quand partent leurs habitants. »

Comme celui qui ramène l’étranger chez lui, ou l’orphelin à l’alphabet du lieu et du temps. Ou encore une chanson aux lèvres. On ne sait pas vraiment pourquoi on revient au poème : est-ce pour la maison, pour l’absence, pour une présence réconfortante, pour se rassurer, ou pour cette dynamique que diffusent tous ces détails en s’entremêlant ? On ne sait pas quelle nécessité intime vous conduit à retrouver cette magnifique forme épique d’une autobiographie : plus on la connaît, plus on s’en trouve dépossédé, dépossédé de soi-même. Et pris d’amour, d’un amour éperdu sur le chemin.

Et puis il y a ce vers du poème À Jérusalem :

« Encore toi ? Ne t’ai-je pas tué ?

Je dis : Tu m’as tué… mais, comme toi,

j’ai oublié de mourir. »

Ah ! Quel oubli !

Et celui-ci :

« Rien que la lumière.

Je n’ai arrêté mon cheval

que pour cueillir une rose rouge

dans le jardin d’une Cananéenne

qui a séduit mon cheval. »

Cette émotion suspendue dans la langue arabe, telle une lanterne illuminant la nuit et l’exil, m’envoûte. Tout comme ce que la poésie cherche dans le sens que la langue rend possible.

Qu’importe que l’on passe sa vie à chercher un lieu plus lointain et plus élevé que son propre temps : ni le lieu ne s’anéantit ni le temps ne s’épuise. S’élever au-dessus de tout ce que les tyrans et les barbares, à toutes les époques, et aujourd’hui plus que jamais, cherchent à nous dicter : une langue qui laisse présager la mort de la langue, et la nôtre avec elle. Cette lanterne éclaire aussi chaque pas accompli, par la métaphore, vers la liberté. Pas à pas.

La Palestine et le Cham

Et lorsque le « Damas » se dresse dans le poème du poète, la langue part à la recherche de ses miroirs. Sinon, que signifierait cette élévation au-dessus de la blessure, pour que la terre ne s’attriste pas ? Pourquoi cette obstination à déployer les espaces de la géographie à la mesure de la langue ; la géographie de la langue, ses noms, ses couleurs, ses parfums :

« De ma langue je suis né.
Je suis ma langue, moi. »

Dans La Demeure de Mahmoud Darwich : l’épopée lyrique et l’insistance de l’Histoire, ouvrage de référence, Sobhi Hadidi écrit :

« Dans le poème La Route de Damas, le poème adopte, pour parler de Damas et du Cham, un discours composite d’une extrême richesse et en perpétuelle modulation, où se mêlent les accents de l’invocation, de l’émotion tremblante, de la complainte, du rapprochement, du reproche affectueux, de l’amour et de la tendresse. L’Histoire y est présente, les éléments de la civilisation y sont mobilisés, tandis que les lieux se relaient. Il n’est pas moins essentiel de constater que, dans cette dimension qui s’efforce de rechercher une cohérence entre la Palestine et le Cham en particulier, le poème entre en résonance avec La Descente du Carmel, où Darwich écrit :

« Et la Palestine se rapprocha.

Alors les réfugiés se disputèrent
sur la saison du blé et des oranges.

Une jeune fille chargée de ceps

A croisé mon chemin

Elle chantait sur la route de Damas :

‘‘Ah, comme j’aurais voulu

Qu’un seul cep ne soit pas parti avec moi

Pour que je revienne vers lui.’’»

Et la poésie de Darwich demeure dans le temps, tenant compagnie au chemin.

Traduit de l’arabe par Sabine Taoukjian

Hala MOHAMMAD

Poétesse et réalisatrice syrienne




Hala Mohammad est une poétesse et réalisatrice syrienne née à Lattaquié. Elle a étudié le cinéma à Paris et aborde dans sa poésie les thèmes de la mémoire, de l’exil et de la liberté.À l’occasion du Mahmoud Darwich Poetry Day – hommage international à l’œuvre du poète palestinien organisé du 25 au 27 septembre 2026 par le Centre Pompidou et l’Institut du monde arabe – elle revient sur l’influence de la poésie de Mahmoud Darwich sur sa vie, comment elle maintient vivants l’espoir, la mémoire de la Palestine et le désir de liberté dans la conscience humaine.Je ne sais pas comment la poésie de Mahmoud Darwich est entrée dans la maison de mon enfance, celle qui demeure désormais sur les étagères de la bibliothèque de ma mémoire, aux côtés des poèmes de al-Mutanabbi, Badawi al-Jabal, Antara,...
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