Une création de Yayoi Kusama la représentant en robot plus vrai que nature, en train de peindre une vitrine, devant la boutique Louis Vuitton de la Cinquième Avenue à New York, le 13 janvier 2023. Photo Angela Weiss/AFP
Surnommée « la reine des pois », elle était l’une des matriarches de l’art contemporain, immédiatement reconnaissable à sa perruque rouge vif et à ses tenues audacieuses à pois. Dotée d’une formidable puissance créatrice avant-gardiste, Yayoi Kusama s’était imposée comme une des artistes les plus cotées du XIXe siècle. Décédée jeudi 26 août à l’âge de 97 ans, elle a produit jusqu’au bout à un rythme époustouflant, dans un atelier situé près d’un hôpital psychiatrique.
Sculptures, peintures, performances, films, romans et poésies : considérée comme précurseur d’Andy Warhol et de Keith Haring, l’artiste japonaise qui ne souriait jamais a créé une œuvre entêtante, marquée en peinture par la répétition de motifs, notamment du filet et du point, dont « elle rêvait de recouvrir la planète ». Une œuvre exubérante par laquelle elle exprimait son long combat contre la maladie mentale.
Hallucinations et motifs psychédéliques
Née en 1929 dans une famille aisée, Yayoi Kusama a commencé à produire ses œuvres emblématiques à l’âge de 10 ans.
« Un jour, après avoir vu sur un bureau une nappe ornée d’un motif de fleurs rouges, j’ai aperçu le même motif de fleurs rouges partout sur le plafond, les fenêtres et les piliers. Il emplissait la pièce et recouvrait mon corps », a-t-elle écrit dans son autobiographie. Les plantes lui parlent, les fleurs des nappes s’envolent et tapissent sa maison : mais personne ne la croit. Sujette à des hallucinations depuis son jeune âge, elle est d’abord une incomprise.
« Ma mère ne comprenait pas mon besoin de peindre, elle me donnait des fessées tous les jours parce qu’elle ne le supportait pas. » Après la guerre, elle parvient toutefois à intégrer l’école d’art de Kyoto.
C’est la peintre américaine Georgia O’Keeffe – avec qui elle entretient une correspondance – qui la convainc de s’installer à New York. Elle y reste de 1957 à 1973. L’artiste américaine l’introduit dans le milieu artistique new-yorkais dominé par des hommes blancs où elle va faire exception. Elle lui achète des tableaux lorsque, sans le sou, Yayoi est exténuée.
À cette époque, « De Kooning, Pollock et l’action painting faisaient fureur : je voulais faire quelque chose de totalement différent », explique, cinquante ans plus tard, la fluette femme dotée d’une perruque à frange orange et d’un caftan à pois.
Elle a l’idée de ramasser des meubles dans la rue et les tapisse de phallus en tissu ; elle invente – avant Louise Bourgeois – des sculptures molles qu’elle ordonne à même le sol. Elle accumule des objets, comme ses dollars alignés sur une toile qui intrigue Warhol, pas encore versé dans la sérigraphie. Kusama l’accuse sans détour d’avoir plagié ses concepts de répétition et d’accumulation.
Tentacules et citrouilles mouchetées
Elle devient une des figures centrales de l’avant-garde new-yorkaise. Mais ses hallucinations ne lui laissent aucun répit. Elle peint avec frénésie : pour mettre un terme à son angoisse, elle doit « tout recouvrir de pois ».
Elle va jusqu’à enduire son corps de points selon une démarche qu’elle qualifie d’auto-oblitération, dans un film-manifeste en 1967. « Ma vie est un pois perdu parmi des milliers d’autres pois », confesse-t-elle, soucieuse de reproduire l’infini par la répétition de son motif.

En 1966, elle monte des performances, jusque-là cantonnées aux galeries, dans la rue. Nue, drapée dans ses longs cheveux noirs, elle décore de pois ses acolytes devant Wall Street, organise à Central Park des « love happenings » orgiaques contre la guerre du Vietnam. Elle va jusqu’à proposer symboliquement son corps à Richard Nixon, dans une lettre-performance destinée à convaincre le futur président américain de mettre fin à la guerre.
Ces 16 années d’excès psychédéliques l’épuisent. Elle rentre à Tokyo en proie à une profonde dépression. Sur sa demande, elle est internée dans un hôpital psychiatrique.

Yayoi Kusama réapparaît dans les années 90 : ses phallus deviennent d’immenses tentacules à pois, des loupiotes multicolores remplacent les pois de ses chambres à miroirs.
Ses installations de pois géants sont exposées dans le monde entier, ses fleurs carnivores et ses citrouilles mouchetées sont déclinées en objets.
Elle signe une collection avec Louis Vuitton en 2012 et devient une marque. Des enchères en 2014 la consacrent comme l’artiste féminine la mieux cotée avec « White Net No.28 » une toile monochrome de 1960, qui atteint 7,1 millions de dollars.
« Quand je serai vieille et mourante dans 200 ou 500 ans, espérait-elle en 2016 de sa voix monocorde, j’aimerais continuer à dessiner et quand je me réincarnerai, j’aimerais encore renaître artiste. »


