Marwan Hamadé, lecteur, acteur et bientôt narrateur de tout un pan de la vie politique libanaise, posant devant un panneau de photos résumant sa vie dans son bureau au Nahar. Photo Nabil Ismaïl
Doit-on encore présenter Marwan Hamadé ? Ex-journaliste, éditorialiste et patron de presse, l’ancien ministre et actuel député du Chouf est l’une des grandes figures de la vie politique libanaise. Son parcours marqué par les soubresauts de l’histoire contemporaine du Liban lui a déjà valu de figurer dans des romans noirs et des ouvrages liés aux événements du pays du Cèdre.
En attendant la parution de ses mémoires, qu’il annonce pour l’automne prochain, ce grand lecteur nous ouvre les portes de sa bibliothèque trilingue. Héritier d’une génération où politique, culture et éloquence se mêlaient naturellement, il revient pour L’Orient-Le Jour sur les livres qui ont façonné sa pensée, nourri ses engagements et son verbe d'une rare fluidité.
Que lisez-vous en ce moment ?
Je suis actuellement plongé dans Napoléon et l’islam de Louis Blin (éd. Erick Bonnier). C’est un voyage que j’ai fait cet hiver en Haute-Égypte qui m’y a amené. À toutes les étapes, d’Assouan à Louxor, mais surtout au Caire et aux Pyramides, j’avais été frappé par cette relation très particulière qui existe encore autour de la figure de Napoléon. C’est quelque chose qui m’a beaucoup interpellé et m’a donné envie d’en savoir davantage sur cette relation à la fois ambiguë et très forte, faite de belligérance mais aussi d’une certaine forme de complicité entre l’empereur des Français et les musulmans.
Était-il l’un des héros de votre enfance ?
Enfant, mes héros étaient avant tout ceux de L’Iliade et de l’Odyssée : Achille, Hector, Ulysse, Agamemnon ou encore Priam, le roi de Troie. Ce qui est drôle, c’est que j’admirais à la fois les Troyens et les Grecs. Cela vient sans doute du fait qu’Homère ne présente jamais un camp comme entièrement bon et l’autre comme entièrement mauvais, mais décrit des deux côtés des héros admirables. Mais Napoléon est aussi un personnage historique pour lequel j’ai toujours eu beaucoup d’admiration.
D’où vous vient le goût des livres ?
J’ai envie de dire qu’il me vient de Nadia, ma sœur (la poétesse Nadia Tuéni, NDLR), qui m’a appris à lire. Elle avait cinq ans de plus que moi et m’a enseigné l’alphabet ainsi que les premières notions d’arithmétique avant même mon entrée à l’école.

Mais, en réalité, c’est ma mère qui m’a véritablement transmis le goût de la lecture. Française, elle avait étudié les Lettres à la Sorbonne où elle avait rencontré mon père, alors étudiant en droit. C’est elle qui nous a initiés, Nadia et moi, à la culture, aux musées et aux livres. Elle nous encourageait à lire les contes et légendes, L’Iliade et L’Odyssée, les mythologies romaines… Toute notre jeunesse a été bercée par ces récits fondateurs. Et, notre séjour à Athènes pendant l’adolescence, lorsque mon père y était en poste comme ambassadeur, n’a fait qu’approfondir cette passion pour l’univers de la mythologie et de l’Antiquité.
Roman, essai, biographie, histoire… Quels ont été par la suite vos genres favoris ?
« À la différence de ma sœur, je n’ai jamais été féru de romans ni de poésie. J’ai toujours été plus porté sur les ouvrages historiques, politiques et les romans policiers – des plus classiques aux plus contemporains.
Ironie du sort, ce goût pour le policier m’a rattrapé plus tard, mon nom ayant figuré à plusieurs reprises dans les SAS de Gérard de Villier, notamment : Mort à Beyrouth, La manip du Karin A, ainsi que La liste Hariri où il raconte dans le détail le premier attentat dont j'étais l'objet. Je figure, par ailleurs, dans d’autres ouvrages consacrés au Liban comme ceux d’Alain Ménargues ou de Dominique Baudis (qui était un ami depuis l’époque où il était correspondant au Liban pour TF1 avant ses mésaventures à Toulouse où il a été injustement accusé dans certaines affaires).
Mais le fait d’avoir intégré très jeune le journalisme – que je voyais comme un tremplin vers une carrière politique – m’a naturellement conduit vers des lectures de plus en plus orientées vers la politique, les Constitutions et les essais consacrés à l’histoire du Liban et du monde arabe. Il faut dire que j’étais à bonne école : j’ai fait mes premières armes dans le quotidien an-Nahar, puis au journal Le Jour. J’ai ensuite été successivement chef des services économique, politique et étranger, puis rédacteur en chef adjoint et rédacteur en chef par intérim de L’Orient-Le Jour, avant de prendre, en pleine guerre du Liban, la direction du groupe an-Nahar, en remplacement de Ghassan Tuéni, nommé ambassadeur auprès de l’ONU.
Vu que je suivais cette guerre, que je la vivais et que j’y participais, tout ce que je lisais, tout ce que j’écrivais en tant qu'éditorialiste à L’Orient-Le Jour et à an-Nahar était d’une manière ou d’une autre lié à cette question ainsi qu’à l’évolution du système libanais. Je me suis donc beaucoup intéressé au droit constitutionnel, d’autant que j’ai participé à toutes les conférences qui se sont tenues autour du Liban : depuis les réunions de Beiteddine avec les ministres arabes des Affaires étrangères jusqu’aux conférences de Genève, de Lausanne, de Damas, de Taëf et de Saint-Cloud.
Quelles sont parmi vos lectures celles qui vous ont le plus marqué ?
Sans conteste, les écrits de Michel Chiha, qui m’ont beaucoup aidé dans ma réflexion et dans mon travail, notamment pour l’élaboration de l’accord tripartite de Damas en 1985, puis des accords de Taëf en 1989.
Il était pour moi la référence lorsqu’il s’agissait de comprendre la genèse du Liban et, surtout, ce qui reste à mon avis la seule formule possible : cette convivialité entre les communautés qu’il faut savoir organiser et imprégner de tolérance.
Mais aussi tous les ouvrages sur les événements du Liban. En particulier ceux de Ghassan Tuéni, Samir Kassir, Kamal Joumblatt, Alain Ménargues et Dominique Baudis… Il y a aussi le fameux House of Many Mansions de Kamal Salibi, ainsi que Israël en danger de paix de Marc Hillel, sorti au début des années soixante-dix, qui a en quelque sorte façonné ma vision de la politique israélienne. Depuis j’ai la conviction qu’Israël ne fera jamais la paix, et je rejoins en cela Charles Helou – dont j’admirais le style et la culture – qui me disait : « C’est une guerre qui ne prendra jamais fin Marwan. C’est une guerre des dieux pas des hommes. »
Sans oublier la lecture du Coran, qui avait été exigée par mon père à des fins linguistiques plus que religieuses. Et qui m’a en effet permis de maîtriser la langue arabe.
Vous avez figuré comme personnage dans plusieurs romans et essais politiques. Votre vie ayant elle-même une dimension romanesque, n’envisagez-vous pas d’écrire vos mémoires ?
C’est déjà fait. J’ai longtemps hésité à les publier de mon vivant, mais finalement je me suis décidé. Elles devraient paraître, en principe, à l’automne prochain. Il faut dire que ma naissance de mère auvergnate et de père druze de la Montagne qui avait été saluée par des tirs de réjouissance à Baakline est en soi un début de roman… Je raconte beaucoup de choses : mon enfance avec ma sœur Nadia, « la femme de ma vie » ; ma jeunesse nassérienne, à une époque où l’on ne voyait aucune contradiction à être à la fois libanais et arabe ; Le Liban de la première République, celle de Béchara el-Khoury, Camille Chamoun et Charles Helou, qui à mes yeux était bien meilleure que la seconde. C’était l’époque où nous étions le pays le plus « sage » du monde arabe. Avant même que le pape Jean-Paul II ne nous qualifie de « pays-message », nous étions un exemple de démocratie, folklorique certes, mais une démocratie quand même !
Je raconte aussi des épisodes de mes années de journaliste : mes reportages en tant que correspondant de guerre au Vietnam, au Cachemire et à Chypre, où j'ai passé en 1974 une semaine en otage dans les sous-sols du Ledra Palace, avec mon collègue Wafic Ramadan, détenus par les Grecs putschistes qui avaient renversé l'archevêque Makarios et donné aux Turcs le prétexte d’intervenir. Je raconte également ma détention en 1965, pour avoir publié un premier article sur le scandale de l’électricité au Liban, à la suite de l’achat de machines Westinghouse périmées. Et bien d’autres pans de ma vie encore…
Avez-vous une citation littéraire fétiche ?
Il y en a tellement ! Mais je vous citerai un vers des Châtiments de Victor Hugo, extrait du passage sur Waterloo : « Comme s’envole au vent une paille enflammée/ S’évanouit ce bruit qui fut la grande armée » que j’ai repris dans mes mémoires – écrits en français – à propos de la fin de règne des Assad… Bien que la comparaison avec Napoléon risque d’être trop généreuse...
Enfin quel serait le top cinq de vos conseils de lecture à nos lecteurs ?
A House of Many Mansions du grand historien de l’identité libanaise Kamal Salibi.
A Line in the Sand de James Barr « qui revient sur les accords et désaccords secrets de Sykes-Picot et l’histoire contemporaine du Proche-Orient ».
After the Prophet de Lesley Hazleton : « c’est l’histoire des femmes qui ont provoqué le schisme dans l’islam ».
Les nouveaux pouvoirs d'Alvin Toffler. « L’auteur explore les nouveaux systèmes de création des richesses qui ont remplacé les anciens domaines du pouvoir ».
Et, bien sûr, L’Iliade et L’Odyssée d’Homère : « Une épopée à mes yeux inégalable… »

