L’ensemble Les cordes résonnantes sur la scène du Festival de Ajaltoun dans « Wayna Nay ? ! », le spectacle hommage au Festival de Baalbeck Photo Nabil Ismaïl
Alors que les écrans de télévision et les réseaux sociaux étaient occupés, lundi soir, à débattre de la véracité des informations faisant état de tunnels militaires du Hezbollah sous les temples antiques de Baalbeck, l’ensemble Les Cordes résonnantes inaugurait les soirées du Festival de Ajaltoun avec Wayna Nay ?!, un spectacle en hommage à la Cité du soleil et au Festival international de Baalbeck, à l’occasion du 70e anniversaire de sa fondation.
Née à l’initiative des fondateurs de l’ensemble, les artistes Élie Sfeir et Joe Daou – ce dernier assurant également la direction de l’orchestre –, le spectacle à la fois musical, théâtral et chanté débute avec l’entrée en scène du comédien Noah Mokaddem dans le rôle de Jean Cocteau, à la recherche de Nay, sa bien-aimée imaginaire qui ne vient plus lui rendre visite ni déposer des fleurs sur sa tombe. Il revient alors au Liban pour découvrir ce qu’elle est devenue.
L’idée de faire revivre le poète, écrivain et metteur en scène Jean Cocteau – l’un des premiers grands créateurs à s’être produit sur la scène du Festival de Baalbeck, en 1956, lorsqu’il y présenta La machine infernale, à l’invitation de Camille Chamoun, fondateur des festivals – et de l’associer à une histoire d’amour surréaliste avec une jeune Baalbeckiote prénommée Nay, dont il tombe amoureux, constitue une belle manière d’inviter le public à méditer sur le Liban du rêve, de l’imaginaire, de la gloire et d’un État stable. Le texte est signé par l’auteur et dramaturge Hassan Makhzoum. Personnage imaginaire, Nay incarne à la fois l’histoire, la géographie et le récit du départ des dieux, qui ont quitté Baalbeck lorsque la machine de guerre s’est mise en marche, que la créativité et l’art se sont éteints, emportant avec eux la musique et les nuits du festival, jusqu’à transformer la ville en terre de désolation…
Le comédien Nouh Mokaddem, connu pour ses vidéos sur les réseaux sociaux où il déclame de la poésie d’une voix chaleureuse et avec une belle présence, n’est toutefois pas parvenu à transmettre au public l’âme du texte écrit. Les dimensions comiques et satiriques, tout comme la poésie et l’imaginaire qui caractérisent le personnage, se sont en partie perdues ; le monologue s’est dispersé, entraînant avec lui l’attention du spectateur. Certes, Mokaddem livre généralement de bonnes prestations dans les vidéos que l’on voit sur les réseaux sociaux, mais il existe une grande différence entre le jeu sur scène – qui exige des répétitions intensives, une capacité à lire au-delà des mots du texte et un metteur en scène pour guider l’acteur – et la performance vidéo, qui peut parfois ne nécessiter qu’un microphone et une belle voix.
La prestation de l’ensemble musical et le soin apporté au choix des pièces orientales et occidentales ont, toutefois, sauvé la situation et retenu l’attention du public. De l’ouverture de l’opéra Carmen à Va, pensiero de Nabucco de Giuseppe Verdi, en passant par le patrimoine des Rahbani, de Fairouz et de Zaki Nassif, le public a accompagné les mélodies, interprétées avec maîtrise et passion, de hochements de tête et d’applaudissements approbateurs, notamment pour les chansons de Fairouz interprétées par la chanteuse Fadia Tomb el-Hage, telles qu’al-Mahabba et Aatini al-Nay wa Ghanni (« Donne-moi la flûte et chante »).
L’ensemble a également rendu hommage à l’artiste scénographe et architecte franco-libanais Jean-Louis Mainguy, créateur de scènes emblématiques à Baalbeck, disparu il y a un an, à travers un texte de Wajdi Mouawad intitulé Entends-tu ma voix ?, interprété par Fadia Tomb el-Hage. L’orchestre a aussi joué le premier mouvement de la Symphonie n° 40 de Mozart ainsi que Nimrod, extrait des Variations Enigma du compositeur britannique Edward Elgar.

La surprise est toutefois venue avec l’interprétation d’une pièce originale, composée spécialement pour Wayna Nay ?! par le compositeur Ramzi Kandalaft. Inspirée des « Nuits libanaises » qui ont fait la renommée des Festivals de Baalbeck et auxquelles ont participé les plus grandes figures libanaises de la musique, du théâtre, de la danse et du chant, cette création renvoie à une production libanaise annuelle, durable et forte, pour laquelle l’ensemble a sélectionné, avec Kandalaft, cinq thèmes issus des « Nuits libanaises », qu’il a réorchestrés selon sa propre vision afin de les adapter aux goûts et aux sensibilités de la génération actuelle.
« Le spectacle n’est ni un récit ni un compte rendu de tout ce qui a été présenté à Baalbeck, et ce n’est pas non plus un catalogue des artistes qui y sont passés, car nous n’en avons ni les moyens financiers et artistiques ni le temps nécessaire, a déclaré le chef d’orchestre Joe Daou à L’Orient-Le Jour. L’idée était de choisir des pièces capables de mettre en lumière l’esprit, l’image et l’éclat de ce festival prestigieux, qui allume cette année sa 70e bougie, loin des temples, des ruines et du site archéologique. »
Et d’ajouter : « Nous voulions également mettre en lumière l’esprit même du Festival de Baalbeck, que nous considérons comme profondément lié à celui du Liban. Un esprit fondé sur la diversité, l’ouverture au monde et les échanges artistiques internationaux, incarnés ici par Jean Cocteau et par les œuvres internationales que nous avons interprétées, entre opéra, musique classique et musique orientale, toutes déjà présentées à Baalbeck, mais aussi sur la créativité locale, portée par les ‘‘Nuits libanaises’’ et leur production à la fois annuelle, puissante et foisonnante. »
Pour Joe Daou, « ces productions sont importantes parce qu’elles ont façonné la gloire artistique du Liban à cette époque. Des artistes comme Fairouz, Philemon Wehbé, les Rahbani, Zaki Nassif, Sabah, Nasri Chamseddine, Najib Hankache, Caracalla et bien d’autres n’avaient pas besoin d’un sceau étranger pour donner à leur art une valeur internationale ». Indiquant que « c’est la production d’envergure que le Festival de Baalbeck a offerte aux créateurs libanais qui leur a permis d’atteindre cette dimension. C’est précisément ce sur quoi nous nous sommes concentrés dans le choix des morceaux ».
Il convient de rappeler qu’il s’agit du premier spectacle de cette ampleur pour l’ensemble, fondé en 2018. Et que cette production, réalisée en collaboration avec la municipalité de Ajaltoun, a vu le jour en seulement un mois et demi.

Si les œuvres qui portent l’identité du Liban et celle d’un festival aussi prestigieux que Baalbeck nécessitent certes davantage de répétitions et de moyens financiers, l’ensemble semble néanmoins promis à un brillant avenir, au vu de ce qu’il est parvenu à accomplir en si peu de temps. Mais aussi au regard de l’audace avec laquelle il a choisi de s’adresser au premier festival artistique et culturel de la région arabe et de lui rendre hommage dans l’une des périodes les plus sombres que traverse le Liban.
Dans cet esprit de solidarité nationale, les habitants de Baalbeck, venus en bus à Ajaltoun, avaient eux aussi préparé une surprise pour l’ensemble des Cordes résonnantes et le public du festival de Ajatoun : une scène de dabké baalbeckiote présentée par la troupe Chams Baalbeck, sur les rythmes de la hawara, de la dalouna et de la mijana, et dont l’enthousiasme a rapidement gagné l’assistance, qui s’est mise à danser, chanter et battre le rythme depuis les gradins.
Ce festival villageois gratuit, organisé dans la cour de la municipalité et de l’église Saint-Zakhia, à Ajaltoun, a ainsi réuni les habitants de toutes les générations dans une atmosphère festive. Les enfants jouaient dans des espaces qui leur étaient réservés, entourés de stands proposant nourriture et boissons à des prix accessibles à tous.
Un festival chaleureux qui, par son ambiance, nous ramène aux veillées spontanées d’autrefois, aux chansons de Fairouz et des Rahbani – Kan ’anna tahoun, Sahar el-Layali – et à la pièce Bayaa el-Khawatem, ainsi qu’à cette image d’un Liban de culture, de stabilité et de solidarité que nous souhaitons, un Liban sans guerre ni armes, mais riche de culture, de créativité et de rencontres. C’est également ce qu’ont souligné dans leurs allocutions prononcées au début de la cérémonie le Dr Ali el-Samad, représentant du ministre de la Culture Ghassan Salamé, le président de la municipalité Élias Sfeir et la présidente du Festival de Baalbeck, Nayla de Freige.


