Une vue du concert de présentation de « Fore a little loss » à Union Marks. Photo fournie par les artistes
Une séance de jam musical. Un recueil de poèmes qui se fraye un chemin à travers le temps et les continents. Une transmission en mutation et voilà que naît l’inspiration d’Ein bißchen Schwund (qu’on pourrait traduire par « Un peu de gâchis permanent »)… Un projet porté par Dana Mikhail et Jawad Nawfal et soutenu par la Fondation Heinrich Böll.
Heinrich Böll, l’une des grandes voix de la littérature allemande de l’après-guerre, dont l’œuvre est profondément marquée par l’histoire allemande et une conscience humaniste, a donné son nom à la fondation qui s’est installée à Beyrouth en 2004. Celle-ci œuvre notamment dans les domaines de la démocratie, des droits humains, de l’environnement et du développement durable.
De l’héritage familial à la création sonore
Dana Mikhail, actrice et interprète, rencontre Jawad Nawfal, producteur, compositeur et concepteur sonore, à travers Marc Ernest, pianiste et bassoniste jazz/classique, alors qu’ils travaillaient tous deux sur un projet musical auquel ils souhaitaient incorporer des textes. Dana Mikhail évoque alors les textes de son grand-père maternel, le pasteur et poète allemand Max Seidel. Son recueil s’appelle Späte Ährenlese, expression évoquant une récolte tardive ou les restes d’une récolte passée. Jawad est immédiatement séduit par l’histoire familiale, l’empreinte historique du recueil et ce qu’il raconte d’une époque dont il faut absolument préserver la mémoire. Il n’en faut pas plus pour que Dana récite de sa voix les poèmes familiaux sur la musique de Jawad.

Paroles et musique deviennent alors une porte d’entrée vers une réflexion sur la mémoire, la disparition et ce que les catastrophes laissent derrière elles. Les expériences d’exil, de lutte et de souffrance vécues par les générations précédentes entrent en résonance avec un présent marqué, au Liban comme ailleurs, par les guerres et les crises. La poésie de Max Seidel, écrite dans un autre temps et une autre langue, trouve ainsi un écho dans une réalité contemporaine. Les textes se confrontent à la musique et à l’improvisation et finissent par se décliner en six morceaux en allemand, traduits aussi en arabe. « Dana est venue en studio chez moi, j’ai monté des sons sur un synthétiseur modulaire, je lui ai montré ce que j’avais fait et ça lui a plu, ce qui aurait pu ne pas être le cas », raconte Jawad.
Les textes interrogent la condition humaine. Ils tentent de trouver un sens à la vie en décryptant la nature autant que la mort. Le cycle d’une vie qui doit laisser des traces. Entre deux langues, plusieurs générations et différents territoires artistiques, les morceaux transforment les traces du passé en matière sonore et poétique. Ce sont de petits poèmes où les silences, les respirations et les tensions musicales participent pleinement à la narration. « J’aurais voulu mettre en musique tout le recueil », regrette Jawad, qui précise avoir aussi souhaité faire six textes sur la nature et six autres sur la mort.
Faute de subvention, ce sont six textes sur la nature (choix de la Fondation Heinrich Böll, qui s’inscrit dans le mouvement politique des Verts) qui voient le jour pour le moment. « Il faut maintenant qu’on trouve un parti anarchiste pour financer les poèmes sur la mort », ironise Jawad.
Des poèmes entre nature et mémoire
Les deux artistes n’abandonnent pas pour autant l’espoir de pouvoir également mettre en ligne la suite du programme si les fonds sont trouvés. Ils souhaitent par ailleurs en faire une pièce de théâtre et d’autres œuvres artistiques. Et comme un écho de l’au-delà, l’album a été mis en ligne le jour de l’enterrement du père de Dana Mikhail. « Lorsque nous avons présenté l’album en live à Union Marks, c’était pour moi une façon d’inviter tous les gens que j’aime à écouter cette poésie issue de mon côté allemand et rendre hommage à ces racines-là », confie Dana, pour qui la boucle se referme naturellement avec toute la philosophie et la spiritualité que recèle le recueil, qui trouve sa résonance personnelle auprès de l’artiste.
« Par exemple, Warum (Pourquoi) questionne la nature ; Zertretene Blumen (Fleurs piétinées) parle de la mort d’enfants innocents pendant la Seconde Guerre mondiale ; Unterm Regenbogen (Sous l’arc-en-ciel) est une ode à l’arc-en-ciel ; Erinnerung (Souvenir) évoque les doux souvenirs de l’enfance. »
La couverture de l’album reprend l’œuvre Darb (2025) de l’artiste Baha al-Souqi, issue de la collection « Silence in Plastic ». Avec ses lignes entrelacées et ses ombres, l’œuvre évoque un cheminement incertain, un parcours inachevé à travers le flou et la désolation, en écho à l’idée d’un voyage permanent au cœur du projet.
Ein bißchen Schwund ou Un peu de gâchis permanent… un album entre mémoire, exil et création sonore, qui propose ainsi une œuvre qui ne cherche pas à effacer les fractures, mais à les faire entendre.
Le nihilisme s’efface ainsi, laissant la place à un acte de résistance visuelle et sonore. Et à la nature qui, dans sa permanence, devient l’ultime refuge, à condition qu’on arrête de la décimer. Histoire que le gâchis ne devienne pas pérenne.

