Le musicien sur la scène du Metro al-Madina, le 17 août 2026, lors de ses retrouvailles avec le public beyrouthin. Photo Aly Baalbacky/L’Orient-Le Jour
Il a un sourire désarmé et désarmant, une approche sans barrière, un amour sans préjugé de l’humain. C’est ce qu’on appelle une « aura ». Miran Gurunian, alias Gurumiran, conjugue avec grâce ses deux appartenances libanaise et arménienne. N’était sa modestie naturelle, il y mettrait une fierté justifiée. La principale raison de son retour, au-delà de son désir de renouer avec un public qui lui manque, est un projet… documentaire. Ou plutôt un projet d’archives parti du gag inventé par Ziad Rahbani sur la communauté arménienne du Liban, dans sa pièce Film ameriki tawil : « Armane Stereo ».
L’expression est héritée de la guerre civile où la communauté arménienne a su se tenir à égale distance des parties en conflit. Cela leur permettait d’être présents des deux côtés d’un Beyrouth polarisé, ayant des enseignes à l’Est comme à l’Ouest. D’où l’évocation du système « stereo » qui fait passer le son d’une enceinte à l’autre. Au-delà de la blague, Gurumiran voit au contraire la bienveillance du lien qui permet aux Arméniens de devenir, en temps de guerre, des passeurs de paix. Mieux, toute une génération de Libanais a appris la musique et le piano avec des maîtres arméniens dont notamment Boghos Gélalian et son épouse Raymonde. Et si l’on remonte au fameux « Âge d’or » de Beyrouth, on découvre que les animateurs des grands soirs n’étaient autres que des virtuoses arméniens désormais éparpillés de par le monde.
C’est cette mémoire que Gurumiran veut aujourd’hui rassembler, à travers un compte Instagram qui lui est dédié, d’autant plus qu’il s’y inscrit lui-même, dernier chaînon d’une tradition qui s’est d’abord voulue occidentale, pour mieux attirer un public international, mais qui a su par la suite retourner aux sources et en ramener les sons de l’enfance, le folklore fédérateur, et leur donner cette torsion contemporaine qui les met à la hauteur des nouvelles générations.
Ingénieur du son, matière qu’il a enseignée à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), Gurumiran n’a pas son pareil pour hybrider les instruments électriques et électroniques pour leur faire rendre une voix venue du fond des temps. Guitare électrique, basses, percussions se transforment au fil de ses concerts en oud, duduk, saz ou bouzouki. Lui-même, sur scène, semble quitter son enveloppe charnelle pour devenir, vêtu d’une longue chemise noire, ses cheveux frisés auréolés de lumière, une sorte de créature chamanique, un gourou peut-être, d’où ce nom d’artiste si adéquat avec son personnage. Lui qui a enchanté le public arménien avec sa version rythmée de Bint el-Chalabiya, chanson folklorique du répertoire alépin, constate en retour que ses musiques arméniennes sont davantage célébrées par les publics libanais et arabes. Ainsi de Mdamolor (mot arménien qui signifie « perdu dans ses pensées »).
Cette chanson nostalgique jusqu’à la douleur raconte l’histoire d’un homme à la recherche d’une femme qui l’a séduit, mais qui, malheureusement, est introuvable. Il erre devant sa porte dans l’espoir de la retrouver, mais sa maison reste fermée et il se retrouve livré à ses pensées. Parmi ses compositions personnelles, souvent engagées quand elles ne sont pas romantiques, English Tea fustige le colonialisme : « J’aimerais te demander comment tu fais pour dessiner/Un stupide sourire sur ta face/Sur une tasse de thé anglais que tu brûles/Et toute une race/Donne-moi un peu de cette haine que tu nourris en toi/Ce désir de faire la guerre, ton symbole de fierté/Tu portes ta croix bien loin.
Dans son hit, Home, il parle de l’exil aussi bien identitaire qu’amoureux : où iras-tu quand tu auras perdu ton éclat ?/Je vais voir ma chérie/Elle apaise ma douleur/Elle laisse le froid dehors/Avec des baisers intenses comme la pluie d’hiver/Elle fait rarement semblant/Elle laisse le froid dehors/Sa voix tendre est un doux refrain.

« Je suis né à Beyrouth, je me suis nourri de Beyrouth et du Liban. Je suis naturellement l’enfant et l’héritier de cette culture et de ce pays », confie-t-il à la caméra de L’Orient-Le Jour, sous le regard du documentariste Van Meguerditchian et du vidéaste Aly Baalbacky. Il évoque aussi ces musiciens, amis de ses parents, qui ont influencé son choix de carrière quand, notamment si l’un de leurs concerts était annulé en raison des combats, ils venaient le donner à la maison jusqu’au bout de la soirée. Revenu à Beyrouth dans le cadre de sa tournée, après six ans d’absence, il rend hommage à Metro al-Madina qui l’accueille le temps d’un concert. « Ici, tu te bats contre toute sorte de difficultés, sans compter celles que ton propre gouvernement te fait subir. Metro demeure vibrant malgré tout. »
Venu en compagnie de musiciens d’Arménie : Narek Baghdasaryan (batterie, chant), Amalya Hakobyan (piano, chant), Harut Harutyunyan (basse, chant) et Mery Shushanyan (oud, chant), Gurumiran souhaitait que le public emporte avec lui, en sortant, « l’amour, l’espoir, la persistance ». De fait, la salle n’a cessé de chanter et danser avec lui, avec cette sorte de vertige que seuls amènent les sons qui parlent à l’âme.


