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Culture - Dans La Presse

New York est-elle vraiment devenue « Habibi City » ?

En célébrant l’effervescence des diasporas arabes, le numéro spécial du « New York Magazine » consacre une visibilité nouvelle, tout en ravivant le débat sur les privilèges, la marchandisation culturelle et le pouvoir politique de la représentation.

New York est-elle vraiment devenue « Habibi City » ?

La couverture de « Habibi City », le numéro spécial du « New York Magazine » consacré à l’effervescence des communautés arabes de New York. Photo avec l’aimable autorisation d’Anisah Abdullah (@anisgail)

« Can they cut it in the Big Apple ? » C’est avec cette question que paraît le 26 mai 1975 un numéro du New York Magazine consacré aux communautés arabes établies dans la ville. Sous la forme d’un jeu de mots, le titre pose la question : peuvent-elles s’intégrer et réussir dans la métropole ? Cinquante ans plus tard, la parution du numéro « Habibi City », le 10 août 2026, apparaît inévitablement comme un clin d’œil, une réponse et une victoire. Mais pourquoi a-t-elle suscité autant de débats et enflammé les réseaux sociaux ?

Une conquête médiatique

Pour beaucoup, l’événement est inédit et historique. Il constitue non seulement un tour de force dans le paysage médiatique américain, mais symbolise également le début d’une nouvelle ère, une dynamique ressentie par la communauté et enfin incarnée.

C’est un basculement dans les modes de représentation eux-mêmes qui s’est opéré, comme le souligne la designer iranienne Kimia Zakerin : « Nous vivons aujourd’hui quelque chose qui aurait été inconcevable pour une plus jeune version de moi. » Dans le même ordre d’idées, l’écrivaine palestinienne Zaina Arafat rappelle : « La décennie qui a suivi le 11-Septembre était chaotique. À cette époque, l’idée que nous puissions reprendre le contrôle de notre propre récit semblait impossible. »

Ces quelque trente et une pages du New York Magazine viennent ainsi rompre avec la représentation habituelle des communautés locales, jusque-là diabolisées et soumises à différentes formes de stigmatisation. Cette fois, c’est elles qui prennent la plume pour se raconter. L’image la plus frappante de cette conquête médiatique se trouve sur la couverture, confiée pour la première fois à un artiste palestinien, le photographe Dean Majd.

Dean Majd, photographe du numéro, et série de photos publiées à la parution de « Habibi City » sur le compte Instagram de l’artiste et du « New York Magazine ». Avec l’aimable autorisation du photographe


Portrait d’un « zeitgeist »

À y regarder de plus près, la véritable victoire ne réside peut-être pas tant dans la parution de ce numéro que dans l’ensemble des facteurs qui ont concouru à la rendre si nécessaire et évidente. Depuis des mois, New York connaît une effervescence sans précédent, de l’élection du premier maire musulman de la ville, Zohran Mamdani, à la multiplication d’initiatives publiques et privées permettant aux diasporas en quête de communion de se retrouver. Au détour de la librairie Storms, consacrée à la région, de soirées caritatives ou du café Barzakh, où des femmes voilées partagent le thé tandis que des Iraniens trinquent avec du vin aux deux bouts du comptoir, on réalise qu’un véritable écosystème s’est structuré après le 7 octobre 2023, loin des clivages identitaires auxquels certaines propagandes souhaitent nous faire croire.

Avec son esthétique pop et colorée, ce numéro offre une bouffée d’air frais dans l’actualité. Il rend autant hommage aux codes visuels new-yorkais qu’il rappelle les pochettes d’albums de funk arabe des années 1970. Entre un focus sur les « dynasties » qui ont implanté la gastronomie à New York, des réflexions sur l’acte politique de « manger au resto » et des plongées dans le monde de la nuit, le magazine dresse un véritable portrait de la scène culturelle locale. Il semble s’être emparé de ce nouveau zeitgeist pour décortiquer la rencontre entre la ville et ses communautés immigrées.

Le numéro « Habibi City » du « New York Magazine » en devanture d’une librairie new-yorkaise. Photo Tammy David/Iconic Magazines (@iconicmagazines)/Photo publiée sur Instagram


Des écueils éditoriaux ?

Plus encore, ce que produit ce numéro, c’est la mise en lumière de l’apport indéniable de ces diasporas au cosmopolitisme et à la richesse culturelle de New York. « Enfin », a-t-on envie de dire. Mais fallait-il un numéro du New York Magazine pour le reconnaître ? C’est précisément là que le rapport de force réapparaît. La consécration semble encore dépendre de ce que le cadre dominant, dont on souhaite s’affranchir, veut bien nous accorder.

Si brillant que soit le travail des équipes du numéro pour raconter l’histoire des diasporas et célébrer leurs acquis, une question persiste : qui, au sein de nos communautés, raconte quoi, et où se situe ce récit new-yorkais dans l’actualité internationale ? Ce numéro ne négocie-t-il pas une forme de visibilité dans un monde fondamentalement hostile à notre cause ? C’est autour de ces tensions que certains ont exprimé une vive indignation à la parution de « Habibi City ».

Inutile de s’attarder sur la réception du numéro dans les cercles pro-israéliens new-yorkais, qui y voient des positions antisémites et amalgament, encore et toujours, antisémitisme et antisionisme. Dans un article pour The News Movement, la journaliste Reem Farhat s’interroge plutôt sur les véritables bénéficiaires de cette visibilité. Selon elle, Gaza y devient une simple toile de fond, un catalyseur permettant à une culture bobo et branchée de faire prospérer ses tiers lieux à New York. La focale du prestigieux magazine ne se pose plus sur Gaza, mais sur ce que le drame a produit dans des milieux plus confortables, à l’autre bout de la planète.

Reem Farhat pointe également le paradoxe d’une démarche visant à mettre en avant les communautés immigrées tout en se concentrant sur des formes d’expression culturelle dominantes. Même lorsque l’histoire de la gastronomie est retracée, elle semble tendre tout naturellement vers l’avènement de cette scène culturelle branchée. Or, ce n’est pas toute l’histoire. Un certain nombre d’acteurs historiquement moins visibles, mais tout aussi essentiels, semblent ainsi rester en marge.


Au-delà du magazine, un clivage symptomatique

Face à un tel décalage avec l’actualité tragique à Gaza, un certain nombre d’internautes remettent au centre la question de l’action politique depuis l’étranger. Là où certains voient une célébration de la joie et de la résilience, d’autres interrogent les privilèges nécessaires pour pouvoir les revendiquer. D’autres encore y perçoivent une marchandisation de notre culture, reconditionnée selon les goûts des dominants. C’est exactement la question qui agite le clash entre les deux rappeurs palestiniens Shabjdeed et Saint Levant. Deux visions s’opposent : d’un côté, ceux qui considèrent comme salutaire la création de nouveaux espaces en Occident ; de l’autre, ceux qui refusent de négocier avec un système oppresseur dont il ne faudrait plus rechercher ni l’aval ni le capital.

L’autrice irako-britannique Dalia al-Dujaili a répondu aux critiques sur Instagram : « On sait très bien qu’aucun hommos ni aucune broche en forme de pastèque n’arrêtera les bombes. Je trouve la critique de ce numéro et de la scène créative new-yorkaise particulièrement régressive et contre-productive. » Elle rejoint pourtant Reem Farhat sur la question de fond, qu’elle formule ainsi : « Être visibles nous permettra-t-il de développer un réel pouvoir d’agir collectif ? Le déploiement de notre soft power nous permettra-t-il de faire obstacle aux bombardements qui sévissent outre-mer ? »



« Can they cut it in the Big Apple ? » C’est avec cette question que paraît le 26 mai 1975 un numéro du New York Magazine consacré aux communautés arabes établies dans la ville. Sous la forme d’un jeu de mots, le titre pose la question : peuvent-elles s’intégrer et réussir dans la métropole ? Cinquante ans plus tard, la parution du numéro « Habibi City », le 10 août 2026, apparaît inévitablement comme un clin d’œil, une réponse et une victoire. Mais pourquoi a-t-elle suscité autant de débats et enflammé les réseaux sociaux ?Une conquête médiatiquePour beaucoup, l’événement est inédit et historique. Il constitue non seulement un tour de force dans le paysage médiatique américain, mais symbolise également le début d’une nouvelle ère, une dynamique ressentie par la communauté et enfin...
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