Un sit-in sur la place des Martyrs alors que les députés sont réunis au Parlement libanais, le 11 août 2026, dans le centre-ville de Beyrouth. Photo L’Orient-Le Jour/Mohammad Yassine.
Le Liban a franchi mardi une étape historique. La peine capitale, inscrite jusqu’ici dans la législation, a été abolie par le Parlement après l’introduction de modifications mettant fin à un moratoire de facto en vigueur depuis janvier 2004. Les tribunaux libanais ne pourront désormais plus prononcer de condamnations à mort. Le texte précise que les crimes commis avant l’entrée en vigueur de cette loi seront passibles d’une peine d’emprisonnement à perpétuité. Les députés du Courant patriotique libre, du Hezbollah, ainsi que Jihad Samad ont voté contre l’abolition, a-t-on appris.
Après le vote, la séance parlementaire a été levée en raison d'un différend entre le Premier ministre Nawaf Salam et le ministre de la Défense Michel Menassa, au sujet de la loi d’amnistie générale. Elle devait reprendre à 18h.
Dans une déclaration à L’Orient-Le Jour, le ministre de la Justice Adel Nassar a félicité la Chambre pour avoir adopté la loi. « Le Liban retrouve aujourd’hui son rôle de pionnier dans la région en tant que protecteur des droits de l’homme », a-t-il estimé, soulignant que les juges libanais ne seront désormais plus confrontés au « dilemme de décider de mettre ou non un terme à la vie ». « En abolissant la peine de mort, le Liban a choisi de combattre le meurtre au lieu d’avoir recours à la mort », a poursuivi le ministre. Il a par ailleurs rappelé que l’abolition de la peine capitale ne devait pas être interprétée comme une forme de clémence à l’égard des crimes et des criminels. « La privation de liberté n’est pas une clémence », a-t-il insisté. « Dans un monde, et particulièrement dans une région où les droits de l’homme sont de plus en plus marginalisés, le Liban a envoyé un message essentiel en faveur des droits fondamentaux », a conclu Adel Nassar.
Dans un communiqué publié en milieu d’après-midi, le ministère de la Justice a souligné que M. Nassar avait placé cette réforme « au premier rang de ses priorités » depuis la formation du gouvernement de Nawaf Salam en février 2025.
Les réactions
Dans le sillage du vote, plusieurs pays et organisations internationales ont donné de la voix pour féliciter le Liban. Le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme a salué le vote du Parlement libanais abolissant la peine de mort, appelant les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord à en faire de même. « Le Liban est désormais le premier pays de la région à franchir ce pas, et j’appelle les autres pays qui maintiennent encore la peine de mort à suivre son exemple en mettant fin à cette pratique inhumaine », a déclaré Volker Türk dans un communiqué.
« En devenant le premier pays de la région à abolir la peine de mort, le Liban donne un exemple fort aux autres pays du Moyen-Orient et au-delà, renforçant la tendance mondiale en faveur de l’abolition ainsi que le soutien international croissant à la suppression de la peine capitale dans le monde », a déclaré de son côté la représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, Kaja Kallas.
Le ministre français des Affaires étrangères est également monté au créneau. « Je salue le vote historique et courageux du Parlement libanais, qui montre que le Liban, malgré les épreuves qu’il subit, conserve une voix singulière dans la région et qu’il demeure un exemple par sa capacité à faire vivre les valeurs démocratiques et les libertés qui sont au fondement de son existence. C’était l’engagement pris à Paris il y a un mois lors du 9e Congrès mondial contre la peine de mort : il a été tenu », a-t-il applaudi.
C’est « une étape monumentale pour les droits humains dans le pays, une rupture claire avec une sentence cruelle et arbitraire qui n’aurait jamais dû être prononcée », a déclaré pour sa part Ramzi Kaiss, chercheur dans l’ONG de défense des droits humains Human Rights Watch (HRW).
Le retrait de la « prérogative de tuer »
La militante Ougarit Younane, connue pour son long combat contre la peine de mort, qualifie l’adoption de la loi sur son abolition au Parlement « de moment historique ». « C’est le cas dans tous les pays où la peine de mort est abolie, parce que cette loi change la conception qu’on se fait de l’acte de gouverner, quand on retire aux autorités la prérogative de tuer », affirme-t-elle à L’Orient-Le Jour.
Présente au Parlement lors du vote mardi, en compagnie de plusieurs jeunes activistes, la militante, qui est aussi sociologue, écrivaine et formatrice, décrit une pure émotion dans l'Hémicycle. « Le vote a été suivi d’applaudissements, nous avons pris ensuite une photo avec les députés qui soutenaient le projet sur l’escalier du Parlement, malgré les protestations des gardes », raconte-t-elle en riant. Au niveau du texte lui-même, elle proteste contre certains amendements qui ont gardé les termes « travaux forcés » et « perpétuité aggravée » dans la loi. « Mais, du moins, ils ont suivi mon conseil en maintenant l’article 1 clair et sobre, avec cette seule phrase nette : La peine de mort est abolie de toutes les lois libanaises », souligne-t-elle.
Ougarit Younane ne peut cependant s’empêcher de partager un certain sentiment mitigé : « Pour moi, l’abolition de la peine de mort est un événement majeur dans tout pays. Je me demande combien le Liban, toujours en guerre et en proie à des crises successives, est capable actuellement de profiter de ce moment et d’en mesurer l’ampleur. Surtout quand la mort reste si omniprésente dans l’actualité. » Sur une note personnelle, elle aurait souhaité que son compagnon de vie et écrivain, Walid Slaiby (décédé en mai 2023), soit toujours là pour témoigner de cette réussite majeure. « Ses écrits ont été cités plusieurs fois au Parlement durant le débat », lâche-t-elle.
« Un exemple pour les pays de la région »
L’ancien ministre de la Justice Ibrahim Najjar s’est joint à l’enthousiasme de la militante. « Ma première réaction à l’annonce de l’abolition de la peine de mort, c’est de me dire que c’est un grand jour pour le Liban, une décision qui en fait un exemple pour les pays de la région, y compris Israël. », a déclaré celui qui est aussi vice-président de la Commission internationale pour l’abolition de la peine de mort (CIPD) depuis 2008, exulte.
« Abolition de la peine de mort et démocratie vont de pair, tous les régimes autoritaires s’appuyant sur la peine de mort et les exécutions pour asseoir leur pouvoir », assure-t-il à L’Orient-Le Jour. Le juriste s’est félicité de la conjoncture politique qui a permis « le miracle » du vote contre la peine de mort au Parlement, félicitant le ministre de la Justice Adel Nassar, mais aussi le président de la République Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam, qui ont accepté de transférer le projet au Parlement. Il fait remarquer que le clivage pendant le vote n’était pas de nature communautaire ou religieuse, alors qu’il fut un temps où nombreux étaient ceux qui prétendaient que l’abolition de la peine de mort va à l’encontre des enseignements de l’islam.
Pour Ibrahim Najjar, l’abolition de la peine de mort aujourd’hui au Liban vient couronner un long processus de suppression de facto, puisqu’aucune exécution n’a eu lieu dans le pays depuis 2004. Il rappelle que Liban a voté en faveur du moratoire sur la peine de mort à l’Assemblée générale de l’ONU en 2011, et qu’il a adopté un texte permettant même aux condamnés à mort de profiter d’une commutation de peine. Qui plus est, la création du Tribunal spécial pour le Liban suite à l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri en 2005 exigeait également la suspension des exécutions. « Sur un plan plus personnel, je ressens une satisfaction infinie, parce que je constate que la personne humaine dans toute sa dignité est placée au cœur du Liban », s’émeut Ibrahim Najjar.
« La vie est un cadeau de Dieu »
Le député Marc Daou (contestation) s’est félicité sur son compte X de l’abolition de la peine de mort, « cette peine de meurtre par la loi », a-t-il écrit. « La vie est un cadeau de Dieu, aucun être humain n’est autorisé à y mettre fin », a-t-il poursuivi. Le député a assuré que « la prison à perpétuité et la privation de liberté à vie durant sont un bien pire châtiment que la mise à mort ».




Bravo! L'abolition de la peine de mort évite le côté irréversible des erreurs judiciaires et représente une justice réparatrice qui respecte la dignité humaine...même face au pire.
15 h 35, le 12 août 2026