Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

4-Août : le silence n’est pas la paix, il est une faillite

L’explosion du 4 août 2020 n’a pas seulement dévasté les chairs et les pierres de Beyrouth. Elle a pulvérisé le pacte fondamental et la confiance qui unissent un citoyen à son État. Plus de 240 vies ont été fauchées. Des milliers d’autres ont été brisées dans leur chair. Parmi elles, mon épouse. Derrière chaque victime, une famille continue de porter le fardeau d’une douleur que le temps n’altère pas, et que rien n’est venu apaiser.

Six années ont passé. Pourtant, la vérité demeure l’otage d’un silence orchestré, verrouillé par les faux-semblants, les arguties procédurales, les obstructions institutionnelles et la défense d’intérêts catégoriels. Ce silence n’est pas un vide ; il est une arme. Il constitue une seconde agression, une violence continue infligée à ceux qui restent.

L’impunité érigée en système

de gouvernement

Ce que nous traversons n’est pas une simple panne administrative, mais le symptôme d’un mal structurel bien plus profond. Au Liban, la justice est traitée comme une menace par une oligarchie qui a érigé l’impunité en dogme de survie. En confisquant les leviers de l’État, en paralysant les tribunaux par des recours abusifs et en opposant des immunités constitutionnelles dévoyées à la rigueur de l’enquête, la classe politique ne fait pas que se défendre : elle s’auto-exclut du contrat social.

La grandeur d’une démocratie ne s’évalue pas au miroir de ses échéances électorales ou de ses parodies de débats parlementaires. Elle se mesure à son courage d’établir les faits, de désigner les coupables et de rendre la justice, par-delà les privilèges, les rangs ou les allégeances. Saboter la justice, c’est condamner l’État de droit à l’effondrement et acter la sécession de la caste dirigeante d’avec son peuple.

L’ombre portée du grand mensonge historique

La mémoire du 4-Août ne peut se dissoudre dans le protocole des commémorations annuelles, des discours de circonstance ou des dépôts de gerbes hypocrites. Le drame du port est le prolongement direct d’une culture de l’amnistie post-guerre civile qui a habitué les puissants à ne jamais rendre de comptes. On veut nous imposer, aujourd’hui encore, le même lâche compromis : oublier pour soi-disant préserver la « paix civile ».

Mais de quelle paix parle-t-on ? Une paix bâtie sur des fosses communes de vérité n’est qu’une trêve armée. Une mémoire privée de vérité n’est qu’un simulacre. Une mémoire privée de justice est une complicité passive avec le crime.

La souveraineté ne se négocie pas avec les coupables

Les familles des victimes n’implorent ni faveur, ni pitié, ni vengeance. Elles revendiquent un droit inaliénable et éminemment politique : la vérité nue, la rigueur de la loi et la reddition de comptes de ceux qui ont failli à leur devoir, de la base au sommet de la pyramide décisionnelle. L’effondrement économique, la déliquescence des institutions et la perte de souveraineté nationale trouvent leur source commune dans cette même absence de responsabilité (accountability).

Le Liban ne se relèvera pas sur les fondations de l’amnésie, du déni ou des arrangements politiques scellés sous la table au détriment du droit. Une nation qui refuse de nommer ses propres tragédies et de juger ses propres bourreaux condamne ses enfants à l’exil ou à la répétition cyclique de l’horreur.

Le 4-Août dépasse désormais le cadre d’un anniversaire douloureux. Il est le point de non-retour de notre conscience collective, le procès en suspens d’un système à bout de souffle. Tant que la vérité sera séquestrée sous les verrous du pouvoir, la plaie demeurera béante. Et tant que justice ne sera pas rendue, le silence des dirigeants restera leur plus accablant aveu de culpabilité.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

L’explosion du 4 août 2020 n’a pas seulement dévasté les chairs et les pierres de Beyrouth. Elle a pulvérisé le pacte fondamental et la confiance qui unissent un citoyen à son État. Plus de 240 vies ont été fauchées. Des milliers d’autres ont été brisées dans leur chair. Parmi elles, mon épouse. Derrière chaque victime, une famille continue de porter le fardeau d’une douleur que le temps n’altère pas, et que rien n’est venu apaiser.Six années ont passé. Pourtant, la vérité demeure l’otage d’un silence orchestré, verrouillé par les faux-semblants, les arguties procédurales, les obstructions institutionnelles et la défense d’intérêts catégoriels. Ce silence n’est pas un vide ; il est une arme. Il constitue une seconde agression, une violence continue infligée à ceux qui restent.L’impunité...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut