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Nos lecteurs ont la parole

Au Liban, les au revoir portent quelque chose des adieux

L’un des souvenirs les plus marquants de mon enfance est cette succession d’assassinats de figures politiques libanaises opposées à la présence syrienne.

Je me souviens d’avoir été à mon cours de ballet lorsque notre professeure a appris qu’il y avait eu un nouvel assassinat. Pas de bourrée. Pas de chassé. Une main levée, la tête en avant… et boum. Je la regarde et, avant même qu’elle ne dise un mot, je l’ai compris. À force de grandir dans un pays où les assassinats rythmaient l’actualité, j’ai appris à reconnaître le visage de ceux saisis par une telle nouvelle : un regard qui se fige, une voix qui se brise, un silence qui tombe, une pièce qui semble soudain retenir son souffle.

L’appréhension du retour chez moi se calquait sur le rythme du Lac des cygnes de Tchaïkovski. En rentrant, je savais devoir retrouver ma mère en larmes, son deuil de Rafic Hariri ne s’étant jamais véritablement refermé.

J’apprends ensuite qu’il s’agissait de Gebran Tuéni. Plus tard, j’ai compris qui était, et restera éternellement, cet homme. Pourtant, un souvenir est resté gravé. Dans la cour de récréation, où il n’y avait que des enfants issus de familles chrétiennes et où la plupart d’entre nous étaient toujours incapables de former une phrase complète en arabe, j’entendais soudainement résonner ses mots : « Naksoumou billah alaazim… Nous faisons le serment devant Dieu Tout-Puissant, musulmans et chrétiens, de rester unis à jamais pour défendre le Liban. »

Sans même apprendre l’histoire de notre pays, nous en apprenions le deuil.

L’autre jour, j’étais dans un avion me ramenant enfin à Beyrouth. La guerre m’avait privée de mon dernier retour, de quelque chose de fondamental : le droit de rentrer chez moi.

Pendant le vol, je lisais Voyage au bout de la violence de Samir Frangié. À l’école, nous apprenions l’histoire jusqu’à l’indépendance du Liban, mais jamais la période suivante, faute de consensus sur le récit national. Alors je tente, livre après livre, témoignage après témoignage, de la reconstituer.

J’arrive au passage où Samir Frangié raconte le moment où il apprend l’assassinat de Rafic Hariri, quelques instants avant d’embarquer, lui aussi, sur un vol à destination de Beyrouth. Je referme le livre. Incapable d’en poursuivre la lecture, j’essaie d’imaginer le sentiment éprouvé en montant dans un avion ayant la certitude que le pays vers lequel on retourne ne sera plus tout à fait celui que l’on a quitté.

C’est peut-être ce sentiment qui m’habite lorsque j’enlace mes proches une dernière fois à l’aéroport de Beyrouth. Dans un pays où la guerre revient toujours sans prévenir, les au revoir portent quelque chose des adieux. Encore un câlin. Un dernier sourire. Juste au cas où.

Je me demande si cette nouvelle vitre à l’aéroport, venue remplacer le mur qui s’y trouvait autrefois, n’est pas le fruit de notre psyché collective : celle d’un peuple dont la terreur des séparations l’a poussé à s’offrir, peut-être une dernière fois, encore un sourire.

À l’atterrissage, je regarde la mer bleue pétillante et la passagère assise à côté de moi me dit : « It never gets old, does it ? » Je lui souris avant de l’entendre m’expliquer avoir, elle aussi, été privée de son dernier retour.

Quelques minutes plus tard, en attendant ma valise, j’entends une vieille dame demander : « Là, ils bombardent ? La route est sécurisée ? » La question n’est pas surprenante, seule l’aisance avec laquelle elle la pose surprend.

Aujourd’hui, je reprends ma lecture avec un sentiment d’amertume. Plus j’avance, moins j’y retrouve le livre d’histoire venu chercher, et davantage un récit sans cesse repris par la réalité. J’ai besoin qu’on me secoue pour me sortir de ce livre. Je n’arrive plus à savoir où le livre s’arrête et où la réalité que l’on vit commence.

Une pensée de l’auteur ne cesse de m’accompagner. Il décrit ce moment où chacun, persuadé d’avoir enfin démasqué le « complot » de l’autre, en vient à considérer chacune de ses propres violences comme un acte de légitime défense. C’est ainsi, écrit-il, que « tout n’est plus alors que représailles ».

De cette pensée en est née une autre, désormais omniprésente : à force de représailles, les morts se succèdent, mais aussi les enfances qui apprennent à reconnaître le visage du deuil avant son annonce.

Pas de bourrée. Pas de chassé. Une main levée. La tête en avant. Encore un sourire. Un dernier câlin.

Et puis la vie continue. Jusqu’au jour où, inévitablement, c’est mon regard qui se figera, ma voix qui se brisera, et une autre pièce qui retiendra son souffle.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

L’un des souvenirs les plus marquants de mon enfance est cette succession d’assassinats de figures politiques libanaises opposées à la présence syrienne.Je me souviens d’avoir été à mon cours de ballet lorsque notre professeure a appris qu’il y avait eu un nouvel assassinat. Pas de bourrée. Pas de chassé. Une main levée, la tête en avant… et boum. Je la regarde et, avant même qu’elle ne dise un mot, je l’ai compris. À force de grandir dans un pays où les assassinats rythmaient l’actualité, j’ai appris à reconnaître le visage de ceux saisis par une telle nouvelle : un regard qui se fige, une voix qui se brise, un silence qui tombe, une pièce qui semble soudain retenir son souffle. L’appréhension du retour chez moi se calquait sur le rythme du Lac des cygnes de Tchaïkovski. En rentrant, je savais...
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