Les affiches des documentaires arabes en compétition au festival du film de Amman. Photos fournies par le festival du film de Amman
Au Festival international du film de Amman – Awal Film (« Premier film »), le Libanais Cyril Aris a remporté lundi soir l’Iris noire et le Prix du public pour A Sad and Beautiful World tandis que son interprète Hasan Akil a été sacré meilleur premier rôle masculin, au terme d’une septième édition qui a enregistré une fréquentation record. Mais au-delà du palmarès, la sélection a surtout confirmé une tendance de fond : dans les compétitions arabes, fiction et documentaire ont partagé une même respiration. Celle d’un quotidien suspendu au-dessus d’un volcan de guerres, de crises et de villes qui se transforment à une vitesse vertigineuse.
Cette tonalité épouse aussi l’esprit de la septième édition du festival : une manifestation élégante dans sa simplicité, dépourvue d’apparat, qui offre au public un espace de rencontre et de réflexion sur le cinéma autant que sur notre époque. Ici, pas de défilé de robes haute couture ni de smokings impeccables, pas de tapis rouge interminable ni de grands discours. Les films suffisent. Le Festival, qui met en avant les premiers films de réalisateurs arabes et internationaux, s’est tenu du 26 juillet au 3 août 2026 autour du thème « Au-delà du cadre » (Beyond the Frame).
Pourtant, aucun thème unique ne relie les œuvres en compétition, pas davantage qu’un genre commun. Elles racontent toutefois une même fragilité : celle de sociétés traversées par les bouleversements politiques, les héritages patriarcaux ou dictatoriaux, les guerres, les exils et les métamorphoses urbaines. Les maisons se fissurent sous les bombes ou sous l’effet du temps, les villes changent de visage, les régimes vacillent, tandis que les individus tentent de rassembler les fragments de leurs souvenirs personnels et collectifs pour reconstruire une idée de la patrie, fragile comme un puzzle dont les pièces ne cessent de se disperser.
Des récits intimes pour raconter l’histoire
Huit documentaires venus de Syrie, de Libye, de Palestine, d’Irak, du Liban et d’Arabie saoudite, coproduits avec plusieurs pays occidentaux, sont en lice dans la compétition arabe. La plupart cherchent à réconcilier mémoire intime et histoire politique, ou affrontent directement les mécanismes de la violence institutionnelle.
Ainsi, L’Autre côté du soleil, du Syrien Tawfiq Sabouni (Prix du jury, le Prix FIPRESCI et le Prix du public) ramène son réalisateur dans la tristement célèbre prison de Saydnaya, où il fut lui-même détenu, pour affronter les souvenirs de son emprisonnement et tenter d’en reprendre possession.
Ces films revisitent à la fois l’enfance, l’adolescence, la jeunesse, les liens familiaux et l’appartenance à une même nation. Ils explorent les blessures laissées par l’oppression, l’effacement, la perte, le patriarcat, l’injustice, la torture ou l’exil. Tous prennent appui sur des autobiographies, des archives familiales ou cinématographiques pour raconter, à travers des destins individuels, l’histoire des femmes, des enfants et des pays auxquels ils appartiennent.
« Foulana » : violence sociale et invisibilisation
Dans Foulana, de l’Irakienne Zahraa Ghandour (1991), la réalisatrice retourne dans la maison de son enfance, qu’elle partageait autrefois avec sa tante Hayat, sage-femme à Bagdad. Elle y cherche les traces de Nour, son amie disparue depuis plus de vingt ans.
Premier long-métrage profondément personnel de Zahraa Ghandour, présenté notamment aux festivals de Toronto, du Caire et de Duhok, où il a reçu plusieurs récompenses, Foulana dévoile une réalité aussi discrète que glaçante : celle de familles qui abandonnent leurs filles sous le poids des traditions, des guerres et du système patriarcal irakien.
Au fil de son enquête, la réalisatrice se confronte à ses propres souvenirs, mais aussi aux séquelles de la violence sociale et de l’exclusion. Peu à peu, apparaît l’empreinte durable des conflits sur l’ensemble de la société irakienne, depuis les grands événements de l’histoire jusqu’aux blessures les plus intimes des familles.
La portée du film dépasse largement les frontières de l’Irak. « Foulana » – terme employé dans le dialecte irakien pour désigner une femme inconnue ou oubliée – pourrait être n’importe quelle femme, n’importe quelle histoire restée dans l’ombre. Le documentaire redonne un visage à ces identités effacées, qu’il s’agisse des femmes, des enfants abandonnés ou, plus largement, de toutes les voix que les récits officiels ont laissées de côté.
Le film entre d’ailleurs en résonance avec President’s Cake, de Hadi Hassan, présenté dans la compétition des longs-métrages arabes et lauréat du Prix du jury. Tous deux utilisent les souvenirs d’enfance pour éclairer les mécanismes de la dictature, du patriarcat, de l’exil et de la survie, privilégiant les détails du quotidien aux grandes démonstrations et donnant enfin la parole à ceux qui sont longtemps restés à la marge de l’histoire.
Papa et Kadhafi : une fille face à un pays brisé
En Libye, la réalisatrice Jihan K. tente de recomposer le portrait de son père, Mansour Rachid al-Kikhia, ancien diplomate, défenseur des droits humains et figure de l’opposition pacifique au régime de Mouammar Kadhafi, enlevé en 1993 dans un hôtel du Caire.
Pendant dix-neuf ans, sa mère, l’artiste syro-américaine Baha Omari, n’a cessé de rechercher son mari disparu.
Récompensé dans plusieurs festivals internationaux, de Venise à Doha puis Marrakech, le documentaire dépasse rapidement le cadre politique pour devenir une méditation sur l’absence, la mémoire et le lien entre une fille et une patrie déchirée.
Jihan construit son film non comme une militante mais comme une enfant qui tente de réparer sa mémoire. Présente à l’écran avec une grande sincérité, elle reconstitue le passé grâce aux témoignages de sa famille, des compagnons de son père et à un vaste fonds d’archives historiques, nourri par plus de soixante entretiens avec des responsables politiques, des défenseurs des droits humains et des proches. Le film trouve ainsi un équilibre entre enquête documentaire et récit intime, entre ce qui peut être révélé et ce qui demeure enfoui. Plus qu’une investigation politique, il prend la forme d’un journal de mémoire où la disparition du père se confond avec celle d’un pays.
« Les Oiseaux de la guerre » : l’amour à l’épreuve des frontières
De la mémoire de l’enfance aux années de guerre en Syrie et à Gaza, de la révolution au Liban, du siège d’Alep jusqu’aux chambres d’hôpital de Londres, Les Oiseaux de la guerre entraîne le spectateur dans un monde parallèle à celui des bombardements.
La journaliste libanaise installée à Londres, Janai Boulos, y rencontre en 2016 le photographe et militant syrien Abdel Qader Habak, resté en Syrie. Leur histoire se construit entre exil, perte de la patrie, éloignement des proches et tentative de sauver l’amour malgré les distances, les continents et les différences culturelles.
Tout semble pourtant les opposer : les milliers de kilomètres qui les séparent, la menace permanente qui pèse sur Abdel Qader sous les bombardements du régime et des groupes armés, les coupures d’internet, mais aussi les fractures confessionnelles et les mémoires de guerre qui empêchent Janai d’annoncer à sa famille chrétienne son mariage avec un jeune Syrien musulman.
À partir de leurs propres archives – vidéos, appels téléphoniques et messages –, les deux réalisateurs racontent comment une relation née dans les derniers mois du siège d’Alep s’est transformée en histoire d’amour. Le film ne prétend ni dépasser la politique ni vaincre la haine. Il utilise au contraire le regard amoureux pour sonder les ravages de la violence collective.
Habibi Hussein : quand le développement efface la mémoire
Le cinéma devient lui-même le sujet de trois documentaires majeurs de cette compétition, venus de Palestine, du Liban et d’Arabie saoudite.
Dans Habibi Hussein, le Palestinien Alex Bakri, Prix de l'Iris noire, raconte l’histoire de Hussein Darbi, ancien projectionniste du cinéma de Jénine. Après vingt années d’abandon, la salle est restaurée en 2011 grâce à une ONG allemande, avant d’être démolie cinq ans plus tard pour laisser place à un centre commercial.
Hussein tente alors de retrouver sa place, armé de sa vieille boîte à outils face aux nouvelles technologies et aux ingénieurs étrangers.
Le documentaire interroge les ambiguïtés du développement culturel en Palestine tout en rendant hommage à une mémoire cinématographique en voie de disparition. La nostalgie y côtoie une critique plus profonde : celle d’une modernisation qui finit parfois par effacer ceux qui portaient cette histoire. Le rêve de Hussein n’est pas seulement détruit par l’occupation israélienne, suggère le film, mais aussi par une forme de développement culturel importé qui remplace les acteurs locaux au lieu de les accompagner.
Contre le cinéma : écrire l’histoire oubliée du cinéma saoudien
Avec Contre le cinéma, le réalisateur saoudien Ali Saïd raconte l’histoire du cinéma dans son pays à travers le regard de la génération née dans les années 1980, passionnée par le septième art alors même qu’aucune salle de cinéma n’existait encore.
Le film révèle également qu’une véritable culture cinématographique existait avant 1979, en retraçant les premières projections et productions grâce aux témoignages des pionniers du secteur. Cette enquête documentaire, menée durant cinq ans, repose largement sur le récit personnel du réalisateur.
Ali Saïd raconte sa découverte du cinéma grâce à une caméra vidéo offerte par son père, avant de remonter le fil d’une histoire largement méconnue, portée par celles et ceux qui l’ont construite.
Ancien étudiant en journalisme à Damas et longtemps critique littéraire, il utilise cette expérience intime pour évoquer les frustrations de toute une génération privée de salles obscures. Le documentaire affronte ainsi le passé culturel du royaume, en révèle les archives fondatrices et rend hommage aux pionniers qui ont continué à défendre le cinéma malgré les résistances conservatrices.
« Do You Love Me » : soixante-dix ans d’archives pour raconter le Liban
Enfin, Do You Love Me, de la réalisatrice libanaise Lana Daher, auquel nous avons déjà consacré un article, compose un voyage personnel dans la mémoire audiovisuelle du Liban à partir d’archives couvrant près de soixante-dix ans de cinéma, de télévision, de films amateurs et de photographies.
À travers ce matériau, la cinéaste explore l’enfance, la mémoire collective et l’identité libanaise pendant la guerre, en particulier celle de la génération des années 1980 et 1990. Le film interroge un imaginaire collectif traversé par la joie, l’intimité, la destruction et les pertes.
Porté par les regards de citoyens, de réalisateurs et d’artistes, ainsi que par un montage d’une remarquable finesse, Do You Love Me recompose l’histoire fragmentée d’un pays privé d’archives nationales. C’est un film sur le Liban, ses guerres à répétition, ses reconstructions successives et les métamorphoses incessantes de Beyrouth. Il ouvre surtout une question fondamentale : comment préserver la mémoire dans un pays qui peine encore à conserver la sienne ?
Ce regard sur les blessures intimes et les mémoires collectives s’est d’ailleurs retrouvé dans le palmarès dévoilé lundi soir, lors de la cérémonie de clôture organisée à la Citadelle d’Amman. Le Festival, qui a enregistré une fréquentation record pour cette septième édition, a consacré des œuvres où l’histoire politique se raconte à hauteur d’homme. Dans la compétition des longs métrages arabes de fiction, le Libanais A Sad and Beautiful World, de Cyril Aris, a ainsi remporté l’Iris noire et le Prix du public, tandis que son interprète Hasan Akil a été sacré meilleur premier rôle masculin. Le Prix du jury est revenu à l’Irakien Hasan Hadi pour The President’s Cake, autre récit où les souvenirs d’enfance deviennent le prisme d’une réflexion sur la dictature et la survie. Le documentaire Habibi Hussein, du Palestinien Alex Bakri, a décroché l’Iris noire, alors que L’Autre côté du soleil, du Syrien Tawfiq Sabouni, a cumulé le Prix du jury, le Prix FIPRESCI et le Prix du public. Des récompenses qui confirment les grandes lignes de cette édition : un cinéma profondément ancré dans les réalités du monde arabe, mais qui choisit de les raconter par les destins individuels, les archives familiales et les récits de mémoire plutôt que par le seul commentaire politique.



