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Moyen-Orient - Focus

En Tunisie, la température sociale monte… sans mobiliser en masse

Après un été marqué par les pénuries d’eau et les coupures d’électricité, la rentrée est marquée par une grogne sociale qui peine à gagner du terrain.


En Tunisie, la température sociale monte… sans mobiliser en masse

Des centaines de Tunisiens ont manifesté le 14 janvier 2024 à Tunis à l’occasion du 13e anniversaire de la révolution de 2011. Photo Fethi Belaid/Archives AFP

Depuis la baisse progressive des températures, Rached Khayati, retraité et spécialiste du patrimoine culturel de Nabeul, à soixante kilomètres de Tunis, espère un « retour à la normale ». « Il faut encore faire plusieurs magasins le matin pour trouver de l’eau, mais on fait avec… L’autre jour, un camion qui livrait un magasin de paquets d’eau a été pris d’assaut, j’espère que ça va se calmer », dit-il, confiant. La crise de l’approvisionnement en eau embouteillée, qui a touché le pays au mois d’août, a été aggravée par une série de facteurs, dont la forte demande liée à la canicule et les perturbations de la production provoquées par les coupures d’électricité en juillet.

Les Tunisiens étant les 4e consommateurs mondiaux d’eau en bouteille, la pénurie a été particulièrement visible : files d’attente devant les magasins et ruées sur les livraisons. « C’est vrai que l’on n’a jamais connu ça », admet Rached Khayati. Dans cette ville balnéaire, certains ont renoué avec les habitudes prises pendant les fortes inondations de 2018, revenant aux puits et aux citernes pour récupérer l’eau de pluie. « On apprend à se débrouiller, on a compris qu’aujourd’hui, on n’a plus trop le choix. Ça nous dépasse et l’État ne peut pas tout gérer », ajoute-t-il. L’eau du robinet est potable en Tunisie, mais souvent chargée en chlore et en calcaire.

« On s’adapte, mais ce n’est pas normal »

Dans une supérette à quelques encablures de sa maison, Mondher* tient un discours plus sévère. « Oui, on s’adapte, mais ce n’est pas normal », répétant un terme revenant en boucle sur les réseaux sociaux cet été. À 11h du matin, il a déjà écoulé toutes ses bouteilles. « Ça revient progressivement à la normale, mais les habitants ont peur et ils stockent. Et c’est comme ça pour tout maintenant : je sais déjà que je vais manquer de lait et de beurre dans les prochains mois… » dit le commerçant, avant de raconter qu’il a dû lui-même rationner ses clients. « Ceux qui étaient âgés ou avec des enfants en bas âge étaient prioritaires. » Mondher a dû aussi s’arranger avec les coupures d’électricité chroniques pour ne pas perdre sa marchandise. « Ça a été un été extrêmement dur pour tout le monde… »

Car la pénurie d’eau révèle une fois de plus la fragilité des infrastructures. La Tunisie souffre d’un déficit énergétique, et en période de pic de consommation, la société d’électricité et de gaz n’a pas d’autre choix que d’effectuer des coupures ponctuelles pour éviter un black-out général. Mais le manque d’anticipation et la communication sporadique des autorités ont aggravé les conséquences des coupures, comme l’ont dénoncé plusieurs syndicats. Dans l’élevage avicole, l’arrêt des ventilateurs et l’impossibilité de faire fonctionner durablement les générateurs ont décimé le secteur, alors que les coupures se sont répétées pendant plus de deux semaines, parfois jusqu’à quinze heures consécutives dans certaines régions.

Les autorités n’ont toujours pas communiqué officiellement sur le nombre de morts dues à la canicule, mais l’ordre des jeunes médecins en Tunisie a parlé de 150 à 200 décès. Le secteur du tourisme, qui n’a pas non plus publié de chiffres à ce sujet, a également été touché, avec le partage de mauvaises expériences sur les réseaux sociaux de vacanciers excédés par les problèmes de coupures d’eau et d’électricité qui sont désormais mentionnés dans les conseils aux voyageurs de certains pays européens.

Des relais collectifs encore fragiles

La grogne sociale peine cependant à gagner du terrain à l’échelle nationale. Le mois de juillet a certes connu un pic de mouvements sociaux, selon l’ONG le Forum des droits économiques et sociaux, avec 1 101 manifestations dont 61 % liées aux coupures d’électricité et d’eau, mais l’amplitude de la colère, largement relayée sur les réseaux sociaux, « reste à géométrie variable », selon le journaliste Bassem Bounneni. « Les gens en ont ras le bol, mais le flou politique et le manque d’alternatives restent pires pour eux que leur réalité quotidienne », dit-il. Depuis le coup de force constitutionnel du président Kaïs Saïed en 2021 et la dérive autoritaire du pays depuis cinq ans, cette angoisse revient souvent dans les discours de Tunisiens lassés par l’instabilité politique et les promesses non tenues des gouvernements précédents.

Même si les corps intermédiaires comme la Ligue tunisienne des droits de l’homme, l’ordre des avocats et la centrale syndicale l’UGTT ont annoncé une « coordination nationale » ouverte pour dialoguer sur une sortie de crise le 3 septembre, « on ne sait pas trop à quoi s’attendre étant donné qu’elle exclut les forces politiques, c’est un mauvais départ. Sans compter qu’on ne voit pas comment une telle coordination peut faire face au président Kaïs Saïed qui de toute façon refuse tout dialogue social depuis des années », explique Bassem Bounneni. Malgré les pressions de branches régionales, la centrale syndicale n’a toujours pas annoncé de grève générale, la précédente prévue en janvier 2026 ayant été reportée à cause de tensions internes. Alors qu’une grève dans le secteur des carburants est déjà prévue les 23 et 24 septembre, et que l’approvisionnement en lait connaît généralement des tensions récurrentes à l’automne, l’incertitude sur l’avenir de la situation politique et économique du pays reste présente.

« La colère n’est pas entièrement dirigée contre le gouvernement car il y a aussi une contre-propagande populiste sur les réseaux sociaux qui réduit ce qu’il se passe à une guerre de dons Quichottes avec des traîtres et des complotistes », explique Houssem Saad, membre de l’ONG Alert, qui avait alerté depuis fin juillet sur les problèmes à venir pour l’eau embouteillée. « Aujourd’hui, la résilience des Tunisiens est plutôt une politique de survie individuelle où chacun tente de se débrouiller et de faire face, pour soi et sa famille, à l’enchaînement des crises, sans avoir l’énergie ou le temps de réfléchir à quelque chose de durable et commun », conclut-il.

*Le prénom a été modifié.

Depuis la baisse progressive des températures, Rached Khayati, retraité et spécialiste du patrimoine culturel de Nabeul, à soixante kilomètres de Tunis, espère un « retour à la normale ». « Il faut encore faire plusieurs magasins le matin pour trouver de l’eau, mais on fait avec… L’autre jour, un camion qui livrait un magasin de paquets d’eau a été pris d’assaut, j’espère que ça va se calmer », dit-il, confiant. La crise de l’approvisionnement en eau embouteillée, qui a touché le pays au mois d’août, a été aggravée par une série de facteurs, dont la forte demande liée à la canicule et les perturbations de la production provoquées par les coupures d’électricité en juillet. Les Tunisiens étant les 4e consommateurs mondiaux d’eau en bouteille, la pénurie a été particulièrement visible :...
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